Un drôle de chemin de coins pour les îles mystérieuses

Avec son dernier opus «Les îles mystérieuses» publié chez JC Lattès, Frédéric Lenormand  nous embarque au temps des splendeurs de La Sérénissime. Et nous plonge dans les confettis disparus de sa lagune. Spécialisé dans le roman policier historique, l’auteur situe sa dernière intrigue (dont on taira le dénouement) dans les anciens satellites insulaires de Venise.

On est en 1763, en pleine psychose d’une réapparition de la peste. Le fléau ravagea jadis la ville sur pilotis. Un petit groupe de personnages pittoresques se lance dans une double poursuite. Ils pourchassent un alchimiste de génie censé guérir le Doge dont la santé est au plus mal et traquent dans le même temps un voleur de coins, moules où l’Hôtel des monnaies de la Sérénissime fondait ses pièces d’or.

La petite troupe est du genre cocasse. Outre l’héroïne Léonora, il y a là une noble vénitienne excentrique, encombrée d’un lapin nommé Marco Polo (référence à l’aventure maritime). Elle lâche à l’occasion de condescendants «Mon brave». Sa dame de compagnie est une nonne nymphomane (si, si !) dont la température des sens n’a rien à envier à celle de l’animal aux longues oreilles sur lequel elle est censée veiller. Le curé est là aussi pour amuser la bonne, moins séraphique sous sa soutane qu’il n’y paraît puisqu’il ne se sépare jamais d’une imposante statue destinée à recueillir les fruits du recel en une cachette qui franchit les limites du blasphématoire, si ce n’est du bienséant, c’est à dire située juste au-dessus des fesses.  L’escadron de traqueurs-navigateurs compte aussi parmi ses membres un mage sicilien qui jure sur la mythologie égyptienne, et deux représentants de l’hôtel des monnaies davantage soucieux de leurs finances que de celles de la République.

Au gré des embarcations empruntées -des esquifs à la fois d’époque et couleur locale- on visite sans s’y attarder les îles oubliées de la lagune : l’île des pestiférés, l’île de la poudrière, l’île des ossements, l’île potagère, l’île des Arméniens, l’île à l’eau miraculeuse, l’île aux lapins… Chacune a droit à son chapitre.

On retrouve dans ces «îles mystérieuses» l’humour lapidaire qui séduit chez son auteur. Ainsi, pour décrire un compagnon de traque sur le point d’être démasqué par la détective en jupon, écrit-il : «Il était plus blafard qu’un bol de lait, elle décida de battre le beurre».

L’ouvrage emprunte son canevas aux romans de la série «Voltaire mène l’enquête»* : un personnage principal se voit contraint par les événements de se transformer malgré lui en détective. La préface de ces «îles mystérieuses» fait référence à Jules Verne mais le titre cligne de l’œil à la bande dessinée d’Hergé. Une détective futée vaut bien un reporter globe trotter. 

Le roman est à lire d’une traite. Frédéric Lenormand  partage avec nombre d’hommes de lettres le souci d’éviter la répétition, pédagogique pourtant. Il donne plusieurs appellations aux personnages de son roman, ce qui n’en  facilite pas la lecture. Il arrive qu’on perde un peu le fil de leurs pérégrinations. Dommage, s’agissant d’une intrigue policière aussi bien construite que conduite.

Pour décrire la situation géographique des îles d’accostage, leur architecture, la  topographie des lieux et l’état de ses relations avec les institutions de la République de Venise, le romancier s’est servi de dessins d’illustres cartographes et s’est même plongé dans un Codex conservé au musée de la Place Saint-Marc. Un travail de bénédictin.

Du même auteur, expert dans l’art de mêler humour, imagination et érudition, mon livre préféré va (pour l’heure) aux «Princesses vagabondes». L’ouvrage raconte la cavale de quatre des filles de Louis XV que la Révolution a chassées de Versailles et qui se trouvent ballottées de villes en villes comme des pestiférées (décidément !) car personne n’en veut en Europe. Outre de savoureux passages (tel leur visite au pape), le roman apporte son lot d’émotions avec Victoire, la plus attendrissante des «Madame». Férue de botanique et rêvant d’exotisme, elle se soucie de ses chères plantes pour lesquelles elle confectionne afin de les protéger du soleil, d’irrésistibles petits chapeaux en carton. Et le récit de son dernier soupir, adouci par la vision hallucinatoire d’un animal échappé d’un zoo, va jusqu’à vous tirer une larme.

* «La baronne meurt à cinq heures» et «Meurtres dans un boudoir» 


 

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Une réponse à Un drôle de chemin de coins pour les îles mystérieuses

  1. Bruno Philip dit :

    Ambiance diablement lacustre

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