La disparition, ou l’insoutenable supplice au quotidien

France 2 a diffusé mercredi soir 3 octobre l’excellent téléfilm de Jean-Xavier de Lestrade intitulé « La disparition ». Un titre qui utilise l’article défini à bon escient  tant une disparition ne ressemble jamais à aucune autre. Quoi de pire en effet qu’une disparition ? Pas celle qui dans les faire-part nimbe avec pudeur et élégance le décès brutal ou la lente agonie d’un être aimé, douleur déjà  insupportable. Non, celle qui habille d’un mot très ordinaire l’effroyable et extraordinaire « trou noir » où s’engloutit un être, le non-savoir de l’espace-temps où il se trouve avec pour l’entourage son fardeau  d’interrogations  plus intolérables les unes que les autres. Est-il parti de son plein gré ou a-t-il été enlevé ? Où est-il ? Que fait-il ? Est-il encore vivant ? Le reverrai-je un jour ? A-t-il souffert longtemps ? Pire, souffre-t-il encore sans que je puisse pour lui faire encore quelque chose ?

 Parce qu’une disparition atteint le summum de l’insoutenable, les disparus encombrent  les tiroirs des  enquêteurs, hantent les prétoires, alimentent les médias, inspirent les professionnels du théâtre et du cinéma… On pense à  Pierre Quéméner, l’édile finistérien du meurtre duquel Guillaume Seznec  fut reconnu coupable après des décennies de procédure, y compris conduites par sa progéniture. On songe à  Agnès Leroux, l’héritière pleine de promesses du Palais de la Méditerranée dont l’amant pourtant habile Jean-Maurice Agnelet  fut définitivement condamné pour assassinat après de valses hésitations judiciaires. Crime s’il y eut, on ne retrouva jamais le corps de la victime.

On pense aussi, et plus douloureusement encore parce qu’il s’agit d’enfants, aux disparitions d’Estelle Mouzin, volatilisée à son retour d’école, de  Madeleen Mc Cann, l’adorable petite Britannique jamais revenue du Portugal où elle passait de paisibles vacances, aux jumelles Livia et Alessia enlevées en Suisse par un  père exclusif dont on retrouva la dépouille sur une voie de chemin de fer.  Et comment ne pas songer à ces avis de recherche d’enfants placardés dans les  gares et autres lieux publics… Autant d’âmes jeunes et moins jeunes dont un  magicien de l’horreur fit disparaître l’enveloppe,  parfois en plein jour et aux yeux de tous. Autant d’êtres dont les proches ne parviendront jamais à faire leur deuil, expression galvaudée  o combien horripilante mais  qui dans ces cas précis de torture éternelle trouve un semblant de sens. Sens auquel  littérature et religion se font d’ailleurs l’écho en souhaitant aux morts le repos éternel. « Dormez morts héroïques ! », commande Victor Hugo aux héros de la Grande Armée.

Le téléfilm de Jean-Xavier de Lestrade s’est inspiré de « l’affaire Viguier », ce professeur de droit  accusé par l’amant de sa femme d’avoir fait disparaître son épouse et sorti finalement blanchi  mais meurtri après des années de procédure. Pour avoir connu Jacques Viguier du temps où il  étudiait le droit, le cinéaste français s’est intéressé à l’image que renvoyait de lui son procès en assises, en tous points  opposée à celle qu’il en avait conservée. Autant le maître de conférence qu’il avait fréquenté jadis était un homme affable et ouvert,  autant l’incriminé s’est montré tout au long du procès claquemuré, arrogant et surtout incroyablement maladroit,  accumulant les verges pénales pour se faire battre.

Juriste de profession, qui plus est spécialiste des droits et libertés publiques, comment pouvait-il  ignorer qu’éliminer un élément de preuve (le matelas taché du sang de son épouse) serait immanquablement retenu à sa charge ?  Mais n’est-ce pas le propre des innocents que de mal se défendre ? Et l’amant est louche à vouloir l’accabler au point de s’ériger  en auxiliaire de justice.

Pour sa vraie-fausse fiction, Jean-Xavier de Lestrade a transformé le juriste en  restaurateur bougon. L’excellent comédien qui tient le rôle a étonnamment  le physique de Bernard Tapie…  fors  la gouaille. Les ressorts enfouis de l’affaire sont évoqués avec sensibilité, la jalousie peut-être, la vengeance à la rigueur, la manipulation sûrement de la part d’hommes se partageant la même femme. Des  dialogues sobres, on retiendra deux répliques, l’une de l’inspectrice en charge du dossier qui exclut toute disparition volontaire («Une mère n’abandonne pas ses enfants !»), l’autre de son supérieur hiérarchique sur la conduite détachée à tenir vis-à-vis du gardé à vue : « On ne te demande pas de le comprendre, mais de le serrer ». Deux répliques édifiantes quant à la complexité de pareils  dossiers.

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