L’homme qui jouait de l’orgue de barbarie

Une petite fille rentre dans la boutique, elle doit avoir sept ou huit ans, elle court après un chat. Elle s’arrête, s’assoit devant un piano et se met à jouer merveilleusement bien. Le chat passe, elle descend de son tabouret. Vite, vite semble dire le chat pressé. Elle le suit et quitte le cabinet des merveilles.

Ecoutez l’orgue de barbarie qui joue. Un homme tourne vivement la manivelle de l’instrument.

Je pense à Prévert, même si là, le musicien se contente de jouer de l’orgue. Prévert trotte dans ma tête « et sa musique était si vraie et si vivante et si jolie que la petite fille du maître de la maison sortit de dessous le piano où elle était couchée endormie par ennui et elle dit:

«Moi je jouais au cerceau, à la balle au chasseur, je jouais à la marelle (…) mais c’est fini, fini, fini, je veux jouer à l’assassin, je veux jouer de l’orgue de barbarie

Chez Pierre Charial. Photo: Bruno Sillard

L’homme tourne, tourne la manivelle. Il a une gueule à réveiller des orgues de barbarie pour leur faire jouer autre chose que de la musette. Il joue du Haydn. Pas une retranscription mais du Haydn écrit pour cet instrument quand il avait encore le droit de faire salon à côté du clavecin ou de la viole.

Tourne la manivelle, l’organiste s’appelle Pierre Charial.

Haydn a écrit ainsi 32 œuvres pour horloge qui s’égrenaient au fil des heures. Mozart s’y est intéressé peu de temps avant de mourir. Dans la plénitude de son art, il a écrit trois morceaux (K 594, 608 et 616). Il y eut Beethoven aussi, d’autres sans doute.

Pierre Charial compose, joue et donne des concerts avec son comparse Michael Riessler à la clarinette basse. Ils vont souvent en Allemagne, nos voisins sont davantage des mélomanes que nous. Il y a quelques jours, le 31 octobre, ils ont joué à la salle des fêtes de la mairie du Xème arrondissement. Ceux qui craqueraient devant un orgue de Barbarie dans une brocante quelconque, doivent savoir que seuls trois maîtres du carton perforé œuvrent en France. On ne peut pas dire qu’ils abusent de leur rareté, il vous en coûtera 50 à 60 euros pour un carton.

Les murs de l’atelier de Pierre Charial en sont couverts, des milliers d’œuvres.

L’orgue mécanique vient de la nuit des temps. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, il marchait grâce à un cylindre en bois hérissé de picots. On pouvait tout faire, même apprendre  à chanter aux oiseaux. Pierre Charial me sort une boîte grosse comme une boîte à chaussures.

– Regardez, voilà une serinette, elle  apprenait  à chanter les serins, il y avait aussi  des merlettes et des perroquettes. » Il fait tourner le rouleau et nous voilà en cage.

Pierre Charial au travail. Photo: Bruno Sillard

A la fin du XVIIIème siècle, l’orgue fut jeté à la rue. Fini le tintinnabulement  des verres dans les salons, seul le tintement des pièces que l’on jette des fenêtres avait son oreille. Peut-être est-ce lié à l’invention du carton perforé, plus simple à manipuler, qui remplaçait le  cylindre.

Dans la pièce, il doit y avoir huit instruments de tous modèles, au milieu, trône l’orgue roi, hérissé de tuyaux en bois de toutes tailles, cinq soufflets. Je ne sais pas trop  comment ça marche, mais je sens que l’on est dans le sérieux.

Il offre la richesse harmonique d’un clavier de piano, avec les blanches et les noires, m’explique le maître des lieux.

Salut l’artiste, même si, avec ses airs de prolo, il n’en a pas  moins des caprices d’aristo. Aussi sensible qu’un violon à l’humidité de l’air, avant un concert, il faut bien une bonne heure pour l’accorder.

Dans le bric-à-brac de la boutique, des rouleaux de carton vierge qui deviendront des accordéons de carton perforé. A côté un ordinateur, Pierre Charial écrit ou transcrit la partition. Il travaille en ce moment sur le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky, un concert sera donné à Sarrebruck pour le centième anniversaire de l’œuvre en 2013. On est loin de « L’amant de la saint Jean ». Un autre ordinateur va commander une machine à perforer. La rencontre de deux univers tellement différent et pourtant si proche par le rythme binaire qui est leur règle.

Tourne la manivelle, il joue une de ses  créations, du jazz. Cela m’évoque l’univers du cinéma noir des années soixante. Jean-Pierre Melville aurait peut-être aimé.

Tourne la manivelle, le chat pressé revient, toujours pressé, la petite fille s’en est allée.

Pierre Charial/15 rue sainte Marguerite, 93500 Pantin

L’écouter jouer Mozart et le voir, filmé par Bruno Sillard: K616 pour orgue de barbarie.

A Pantin, dans le quartier des Quatre-Chemins, la municipalité  accueille une quarantaine d’artistes. Cela va de la mosaïque aux graphistes, du travail sur bois à la broderie d’art, de la céramique aux costumes de scène etc. Un centre de recherche et de formation aux arts verriers s’est aussi installé en 2010. Pantin a reçu le label « Ville et Métiers d’arts »… Sympa le neuf-trois !

Pôle Pantin métiers d’art / Maison Revel/58 avenue Jean Jaurès 93500 Pantin

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