Edward Hopper, le peintre de l’énigmatique

L’illustration l’a fait vivre et démontra ses capacités à rendre le mouvement. La  gravure lui apporta le sens des contrastes et des jeux d’ombre et de lumière et lui permit de « cristalliser » sa peinture. L’aquarelle lui offrit ses premiers succès. Mais c’est à l’engouement suscité par ses huiles mystérieuses qu’il doit sa renommée internationale. Edward Hopper règne au Grand Palais jusqu’au 28 janvier. La Galerie retrace le parcours de cet Américain francophile à travers les multiples supports dont il sut tirer le meilleur.

C’est donc aux huiles qu’on s’intéressera ici. A commencer par la plus ancienne, peinte sur simple carton alors que l’artiste est à peine âgé de vingt-deux ans. Sa « Jeune fille au studio » augure des cascades d’interrogations que soulèveront ses œuvres. La femme qu’on voit dans l’ombre pleure-t-elle et pourquoi ? Et que fait-elle debout adossée au mur comme en punition ?

Edward Hopper/Hotel Room/1931/Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza
© Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

A l’école de l’anticonformiste, Robert Henri auprès duquel Hopper fit ses classes estimait que pour trouver la beauté les peintres devaient  «avant toute chose être des hommes, l’artiste pouvant venir ensuite». Un réalisme qu’Hopper fit totalement sien. Pour peindre la vie quotidienne dans les métropoles américaines, l’artiste se fit  voyeur (et  nous délicieusement avec). Dans ses toiles, il est toujours une fenêtre pour regarder à travers… Et permettre au visiteur-voyeur de se raconter sa petite histoire. Les plus talentueux peuvent s’en faire un roman. Ce sont surtout les couples qui exacerbent l’imagination. La plupart du temps, ils s’ignorent, se tournent le dos, vaquent chacun à leur occupation.

Deux univers parallèles réunis dans le même huis clos au décor impersonnel. Elle lit, il fume dans « Hôtel près d’un chemin de fer « . Il  feuillette, elle pianote (« Chambre à New York« ). Il est absorbé par le paysage, elle le hèle sans aménité par la fenêtre le sommant – qui sait ? – de se mettre à table (« Route des quatre chemins« ). Elle médite assise les bras croisés sur le lit tandis que lui dort nu à côté la figure enfoncée dans l’oreiller  (« Eté dans la ville« ), serait-ce pour n’avoir plus à  l’entendre ?  Comment mieux traduire l’incommunicabilité entre les êtres dans les grands ensembles métropolitains  déshumanisés ?  Les personnages sont écrasés par leur environnement, mais sans la légèreté réjouie qu’imprime Sempé.

Edward Hopper/People in the Sun/1960/Smithsonian American Art Museum, Gift of S.C. Johnson & Son, Inc./© 2011 Photo Smithsonian American Art/Museum / Art resource / Scala Florence

Avec Hopper, les  hôtels – ses lieux de prédilection – longent volontiers les  voies ferrées. Le sifflement imaginé d’une locomotive vient ajouter au sentiment d’éloignement et de séparation de ces lieux de passage. Dans « Chambre d’hôtel« , une femme accablée, épaules tombantes et tête baissée,  lit une lettre alors que ses bagages n’ont pas encore été défaits. Le contenu de la missive semble l’anéantir, s’agit-il d’une lettre de rupture, du harcèlement d’un voisin empressé, de la facture de l’hôtelier ? Dans ces toiles urbaines, la chair est triste, blafarde, comme anémiée. On est loin des débordements jouissifs d’un Degas dont  Hopper admirait l’audace des compositions !

L’environnement du peintre américain est terne,  couleur poussière, couleur de rue. Une grisaille recherchée puisque le peintre a su, en d’autres occasions, témoigner ses hardiesses de coloriste (« Drugstore« , « Les pompes à essence« ).

L’attente est omniprésente, l’ennui suinte dans ces instants figés de la vie courante où le sujet désincarné, l’air absent, le regard vide, offre un visage  inexpressif qui  laisse libre cours à l’interprétation. Le lit est volontiers mis en scène et selon  qu’il est défait ou que les draps en sont impeccablement tirés, il prête à toutes les supputations. Et même quand l’attente a un sens évident comme dans  « Entr’acte« , on demeure oppressé par  l’infinie tristesse que dégage l’unique  spectatrice présente.

Edward Hopper/Two Comedians/1966© Collection particulière

Intitulée « Deux comédiens » (1966), l’ultime tableau d’Hopper (qui s’auto-portraitura trois fois) rend hommage à sa femme Joséphine. Comme lui ancienne élève de Robert Henri, elle délaissa brosses et pinceaux pour lui servir de modèle. Dans cette émouvante huile sur toile, ils tirent à deux leur révérence en habits de Pierrot et de Colombine. Fantomatique duo reproduit  ici hors échelle puisque lui était très grand et elle très petite. Trois ans auparavant, Hopper a brossé une toile à la vacuité dérangeante (« Soleil en chambre vide« ), comme s’il faisait place nette. Elle représente une chambre entièrement vide, l’irruption de l’astre du jour n’y faisant que souligner le tranchant des murs anguleux.

Le Grand Palais a choisi pour affiche d’exposition l’une des peintures les plus saisissantes de l’artiste, « Guichet de nuit« . Deux fois plus large que haute (84,1 x 152,4 cm), elle représente un bar quasi désert à une heure avancée de la nuit. La reproduction de la toile ait été raccourcie pour les besoins du format de l’affiche. C’est regrettable car au delà  des proportions,  c’est l’intensité du message du vide qui se trouve trahi.

Edward Hopper/Gas/1940/New York, The Museum of Modern Art/Mrs. Simon Guggenheim Fund, 1943© 2012. Digital image, The Museum of Modern Art, New-York/Scala, Florence

 

 

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3 réponses à Edward Hopper, le peintre de l’énigmatique

  1. Bruno Sillard dit :

    Pour poursuivre le propos de Guillemette, je dirai que le paradoxe de cette exposition, est que l’on découvre deux Hopper. Le premier, celui que l’on connaît le plus, celui de l’affiche, ce bar la nuit où les lignes de la ville, simples, pures, les lignes urbaines de New York, sont aussi importantes que la solitude des clients du bar. Et ces regards qui ne croisent pas.
    Le second est dans ce qui saute aux yeux pour la plupart des tableaux, une lumière froide, blanche. La lumière du matin, aussi présente que la solitude des personnages représentés. Et toujours ces regards qui ne se parlent pas.
    Une exposition passionnante qui nous renvoie aux origines de Hopper, la ville qu’il va de plus en plus apurer, jusqu’au dernier tableau qui clôt la visite, celui dont parle Guillemette, « Soleil en chambre vide ». Une pièce vide, que seule meuble la lumière vive du dehors. Le silence… la ville dans toute sa solitude, vers où l’on se précipite pour la remplir de nos rêves.

    (Il est 5h18 du mat’, c’est officiel, Obama est réélu, je vais me coucher avant que la lumière froide du matin ne trace ses lignes au travers les baies vitrées de mon salon…)

  2. de FOS dit :

    Il est 9 h 30, je me lève… Si Bruno et moi n’avons pas le même chronobiorythme, du moins partageons-nous le même intérêt et la même perception des oeuvres d’Hopper !

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