Thierry Dufrêne revisite Salvador Dali

Difficile de laisser traîner cette biographie de Salvador Dali sans être troublé par la photo qui en fait la couverture. Le regard du peintre dégage une intensité qui en limite l’observation comme lorsque l’on s’approche d’une zone de radiation réglementée. Le livre édité chez Hazan, est écrit par Thierry Dufrêne, co-commissaire de la rétrospective Dali qui débute en novembre au Centre Pompidou.

Il y a une scène de la vie de Salvador Dali qui n’est pas pleinement mais au contraire pudiquement explicitée dans cette biographie, du moins si l’on se réfère à Dominique Bona qui a écrit en 1995 un livre sur Gala et donc beaucoup sur Dali.

En 1934, André Breton installe chez lui un tribunal composé d’artistes surréalistes, lui-même jouant le rôle d’avocat général. Dali y est convoqué car il est accusé «d’actes anti-révolutionnaires tendant à la glorification du fascisme hitlérien». Décrit par Thierry Dufrêne l’échange final du procès est une proposition de Dali de coucher avec Breton qui lui répond froidement «je ne vous le conseille pas». Livrée par Dominique Bona, la répartie de Dali est la suivante : «Je vous aime Breton ! J’ai rêvé cette nuit que je vous enculais !».

 

Autoportrait de Dali dans la biographie de Thierry Dufrêne. Photo: Les Soirées de Paris

Tout de même assez prodigieux personnage, Salvador Dali avait la capacité à survoler sans peine des débats de terriens hautement intellectuels fussent-ils surréalistes. C’est un plaisir de lire cette biographie de Dufrêne et donc de revisiter ce personnage extravagant, proprement génial et finalement astral qu’était Dali. Le livre n’est pas hagiographique pour autant. Son auteur pointe notamment les écarts un peu mercantiles de l’artiste (comme la publicité qu’il fit pour le chocolat Lanvin) ou son inclination plus embarrassante pour des dictateurs comme Franco ou Hitler. Savait-il vraiment ce qu’il disait sur ce dernier sujet. Sa vie permet d’en douter.

L’un des fils conducteurs de cette biographie qui part de très loin puisque Dali avait le souvenir précis de sa vie intra-utérine, est la sexualité fantasmée, refoulée et finalement extraordinairement exprimée du bout de ses pinceaux. Lisant «Double image, double vie» il faut s’attendre à des descriptions d’œuvres telle cette «femme florale, aussi aguichante et mutine que réelle, fait flotter sa chevelure dans le dos réprobateur de l’homme-Jupiter souillé qui réprouve le plaisir donné par une main masturbatrice hypertrophiée». Ecrire sur Dali c’est déjà faire du Dali.

L’ensemble est écrit très sérieusement ce qui accompagne heureusement la vie explosive et l’art hallucinatoire du divin Dali. Qui n‘a jamais ingéré d’hallucinogènes peut néanmoins comprendre ce dont il s’agit en se basant sur les œuvres de Dali, comme par exemple le «dos de Gala» en1945, où son épouse, vu de dos donc, peut se voir projetée au loin en une sorte d’épure architecturale. Une vraie vision de LSD.

Hallucinatoires ou non ses œuvres témoignent d’une réelle virtuosité, qu’une plume acerbe pourrait dire qu’elle peut parfois frôler l’esbroufe. Mais quand même, si l’on songe par exemple à son œuvre «stéréoscopique» publiée dans cette biographie où l’on voit le peintre peignant Gala (les deux de dos) mais aussi leur reflet dans un miroir (donc les deux de face), la maestria du peintre saute aux yeux. Initié jeune à la peinture classique, Dali n’était pas seulement doué, il disposait aussi d’une technique académique qu’il a dissipée, divertie, extravertie et dévoyée bien au-delà des enseignements acquis.

Et cette production artistique aurait sans doute été très différente sans son amour pour Gala qu’il vénérait.Il écrira, rappelle Thierry Dufrêne : «je ne désire plus que deux choses : aimer Gala ma femme et savoir vieillir, cet art si délicat, impossible à tant d’autres

Il faudrait écrire un livre sur Dali (mais justement c’est fait) ou mieux, faire des livres avec chaque chapitre de son existence si riche. C’est tout le mérite de Thierry Dufrêne que de nous donner cette envie.

 

 

 

 

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