Bon sesterce ne se dévalue jamais

Lucius et Decimus devisaient sur les bords du Rhône en ce matin du 11 août 166. Bien mis, à l’aise dans leurs sandales carmin, ils n’avaient d’yeux que pour la marchande de fruits. Elle était encore pour l’heure un enjeu abstrait qu’ils avaient décidé de départager à pile ou face. Le gagnant aurait le droit de l’entreprendre et, si l’opération échouait, le perdant prendrait le relais. Le vent avait enfin cessé de souffler sur Arles, chacun s’apprêtait à profiter de cette journée d’été.

Le plus adroit des deux était Decimus. Il s’amusa un long moment à faire voler la pièce à la verticale de ses mains. C’était un beau sesterce de bronze de 20 grammes environ et qui rendait un joli son mat lorsque par hasard il retombait sur les pavés. Mais Decimus était habile.  Et la pièce à l’effigie d’Antonin le Pieux voltigeait gaiement au-dessus de ses mains. Lucius voulut troubler ce perpétuel équilibre d’une tape dans le dos de son camarade lequel fit un pas de côté, tenta un mouvement rapide pour récupérer la pièce qui lui échappa malgré tout et tomba dans le Rhône. Les deux amis s’éloignèrent en riant. Tant pis pour la marchande de fruit qui ignorait ce qui se tramait.

En août 278,  cent douze étés plus tard donc, la chaleur fut tellement accablante que les rives du Rhône se dévoilèrent plus que d’habitude. Et il arriva ce que l’on peut facilement deviner, la pièce fut repérée par un jeune garçon qui n’eut pas le temps de la mettre au fond de sa poche car son marinier de père lui avait déjà confisquée. C’est ainsi  que le vieux sesterce verdi par son séjour sous-marin navigua au fond d’une poche jusqu’à Lyon et termina sa course sous un comptoir, dans la cassette d’un lieu de plaisir.

Sesterce à l’effigie d’Antonin le Pieux. Photo: Les Soirées de Paris

De dévaluation en démonétisation il finit par atteindre la désuétude des objets n’ayant plus aucune valeur ni aucun cours. Mais son transit se poursuivit néanmoins jusqu’à Paris, d’abord dans la trousse d’un usurier qui ne pouvait se résoudre à se débarrasser d’une pièce de monnaie fût-elle  méprisée et, de trousses en poches, d’escarcelles en fonds de tiroirs, il chuta derechef à une date que nous ne connaissons pas, à l’emplacement actuel du square Montholon qui fut longtemps, avant que l’on y construise des maisons, une vasière confinant au cloaque.

Dans le mitan du 19 siècle au beau milieu des travaux d’éventration de Paris et des percements des nouvelles rues, l’on découvrit le squelette presque entier d’un mammouth qui était mort là d’épuisement quelques milliers d’années auparavant, mort découragé à la fois par la côte de la rue La Fayette et la vitalité d’une meute qu’il ne pouvait plus suivre vu son âge trop avancé. Parmi les ouvriers qui s’occupèrent des travaux de dégagement se trouva un ouvrier lituanien qui délesta discrètement le chantier d’un os à part (sans bien savoir s’il s’agissait du mammouth mais l’important était d’y croire) et de ce qu’il crut d’abord être une médaille mais qui s’avéra, dégagé de sa poussière, un joli quoique bien usé sesterce de bronze. Il y avait un peu de vert sur l’une des deux faces, mais même après un frottage énergique du bout de la manche, la pellicule tint bon.

L’effigie d’Antonin le Pieux poursuivit son long parcours jusque dans la poche d’un Poilu qui l’avait emmené comme porte-bonheur à la guerre et force fut de constater qu’il en revint. Ensuite, elle échut bêtement dans un musée de province et fut récupérée à bon compte par un numismate à la Libération qui ouvrit son échoppe près de la place de la Bourse.

En 1997, quelques mois avant qu’il ne meure,  il pouvait encore raconter toute l’histoire du sesterce dont il avait rêvé le parcours une nuit de fièvre grippale. Et celui qui venait de lui acheter cent dix francs en avait noté tous les détails. Au point qu’il s’en sert toujours pour trancher un dilemme, majeur ou domestique, à pile ou face.

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3 réponses à Bon sesterce ne se dévalue jamais

  1. Dryll N dit :

    Très jolie histoire et si bien contée qui nous permet de commencer la journée pleines de promesses réjouissantes!

  2. jmcedro dit :

    … Decimus se réveilla brutalement, en sueur. Son coeur battait aussi fort que tout à l’heure, lorsqu’ils s’étaient étreints. Machinalement il toucha de la main la compagne endormie à ses côtés. Depuis qu’elle partageait sa couche, il vivait – il ne trouvait pas d’autre mot – des rêves étranges, peuplés d’un monde incertain. Que signifiaient l’advenue dans son sommeil de ces personnages, de ces lieux, de ces guerres, de ces mots ? Le devin rencontré à Massalia l’avait mis en garde contre les incarnations d’Hécate qui, selon lui, peuplaient le Sud de la Gaule, venues d’Hispania ou de plus loin encore. La pièce ! son pari gagné l’avait tant réjoui! La reddition presque immédiate de la belle marchande l’avait ébloui : sa bonne fortune était revenue. Il avait fini par lui conter l’histoire de la pièce, et, loin de s’en offusquer, elle avait fait de l’objet une sorte d’amulette de leur couple. Elle trônait, au-dessus de l’alcôve, partageant la niche en principe destinée à la lampe à huile. Jetant un oeil à l’objet, Decimus crut la voir luire, d’un rayonnement trouble, vert argenté. L’éclat même des yeux de Lucie.

  3. Philippe Bonnet dit :

    Belle hypothèse. PHB

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