Le vautour et sa protégée, l’artiste et son modèle

La mode est au retour du retro dans les salles obscures. Le film muet « The Artist »  vient de céder son fauteuil  au film en noir et blanc « L’artiste et son modèle »…  Ce drame franco-espagnol  de Fernando Trueba  intéresse moins par son intrigue que par le talent du réalisateur à faire partager sa passion pour le métier de sculpteur. 

On est en 1943, en zone libre proche de la frontière espagnole. Un vieux sculpteur de renom mais qui a raccroché ses ciseaux (Jean Rochefort) renoue avec la création grâce à une jeune réfugiée espagnole (Aida Folch) rencontrée par l’intermédiaire de son épouse (Claudia Cardinale).

Le film vaut avant tout par sa scène culte, une leçon particulière sur la perception de ce qui nous entoure. Elle illustre mieux que n’importe quel manuel de philosophie la différence entre voir et regarder. Le maître est le vieux sculpteur bourru, l’élève est l’émigrée espagnole.  L’enseignement porte sur un crobar minimaliste de Rembrandt.  Le premier aide la seconde à interpréter.  L’échange est dense, l’instructeur  est intarissable et la disciple douée. Elle apprend vite, et nous avec.  

 

L’artiste et son modèle. Photo extraite du film

Dans sa veste défraîchie, le pas chancelant et le ton rogue,  Jean Rochefort campe à merveille le vieil artiste désabusé.  Mais à son œil de vieil aigle à demi fermé qui parfois s’entrouvre, on devine qu’il  n’aspire qu’à vivre une seconde jeunesse…  Le corps de la femme est son obsession, l’unique thème de ses œuvres. Aragon fit d’Eve l’avenir de l’homme, lui en fait la pièce maîtresse de la Création au point de rendre Dieu jaloux de son œuvre, c’est dire !

Cent fois sur le métier l’artiste remet l’ouvrage. Pour que le plâtre, la glaise ou l’argile colle à son phantasme. Au burin, aux ciseaux, à la lime, il s’acharne. Les esquisses s’accumulent mais pas question de produire une copie, si réussie soit-elle, il faut à la statue imprimer une âme. Et tant pis si cela prend du temps, en fait tout le film. Mais la sculpture n’est-elle pas  le plus facile et le plus difficile de tous les arts disait Balzac ?

 

En vieux sage et tandis qu’il manie l’outil, Jean Rochefort  -que l’admiration naissante de sa muse rend de plus en plus disert voire cabotin- distille quelques belles sentences. Telle cette saisissante formule : « L’équilibre, il faut le trouver pour le troubler ». Et le troubler bien sûr jusqu’à ressentir le vertige.

Aïda Folch, sa jeune partenaire réfugiée, sort du cadre par sa fraîcheur et son surprenant mélange de naïveté et de maturité. Son corps lourd et juvénile à la fois, filmé sous tous les angles et dans toutes les postures mais jamais de manière grivoise, est de ceux qui eussent  inspiré Matisse. On comprend que l’artiste s’impatiente de passer de l’ébauche au chef d’œuvre,  ce parfait ouvrage qui  donne ce sentiment du dessein accompli et qui mêle fascination et estime de soi.

L’autre héros du film est l’atelier de sculpture. Un magnifique grenier-capharnaüm fait de dédales de pièces en guingois encombrées d’ébauches et de statues plus ou moins abouties, toujours savamment disposées. Un nid perché d’ombre et de lumière, une grotte de vautour que les grains de poussière en suspension dans les rais du soleil nimbent  de lumière poudrée. Un décor que le choix du noir et blanc met tout particulièrement en valeur.  

Difficile de ne pas penser à « La Belle Noiseuse » que Jacques Rivette mit en scène avec Michel Piccoli et Emmanuelle Béart. Identité de thèmes, même fureur passionnée à traduire sa chimère, même lenteur à manier l’instrument.  Mais ici le burin a remplacé le pinceau. Et le verbe parcimonieux du géronte l’inoubliable crissement du fusain sur la toile.  

La bande=annonce sur Allociné.

 

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2 réponses à Le vautour et sa protégée, l’artiste et son modèle

  1. Pierre DERENNE dit :

    et si la sculpture ou le dessin s’avéraient être de bons prétextes ?
    Il est possible que tous les hommes avec le temps finissent par porter, au moins en songe, l’habit de « Pantalon ».

  2. de FOS dit :

    Le libidineux serait-il l’apanage de l’homme ? Les modèles qui posent sont masculins autant que féminins…

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