Boum, boum et re-boum

Par « moments », Charles Trenet se trouvait « mauve ». C’était la couleur qu’à l’occasion il conférait à sa tristesse, un mélange de rose et de bleu donc, qu’il comparait au simple bleu du blues. Mais pour le reste, quelle joie trimballait-il, que de baume au cœur aura-t-il étalé à travers ses chansons ! Le voilà de retour parmi nous jusqu’au 30 juin, en textes et en chansons, à la Galerie des bibliothèques. Inévitablement on ressort de là en chantonnant « boum ! » etc…

Le visage de Charles Trenet exprime très souvent la gaieté, comme un choix revendiqué. Qu’il soit photographié, dessiné ou en autoportrait, Charles Trenet sourit. Il y a chez cet homme une foi, ou une volonté de foi dans la vie. Même lorsqu’il évoque sa mort il dit qu’il ne s’éteindra pas mais qu’il s’envolera. C’est peut-être pour cette raison qu’un jour Jean Cocteau l’a représenté avec des ailes.

C’est à Perpignan, après une période d’internat à Béziers, qu’il rencontre Albert Bausil, poète et directeur de la revue satirique le Coq Catalan. Grâce à cet homme, il s’initie à l’écriture. Dès ses 17 ans il rejoint Paris. C’est en quelque sorte son premier vrai décollage.

Max Jacob dessiné par Charles Trenet. Photo: LSDP

Dans le Paris des années trente c’est la fête et Charles Trenet fait la connaissance et sûrement séduit  tout un tas de monde, de Picasso à Dali en passant par Vlaminck, Henry Miller et jusqu’au poète Max Jacob qui disait de Charles Trenet qu’il « a donné la vie à la poésie par sa voix et sa voix à la vie de la poésie ». C’est un expert attentif qui parle dont Charles Trenet se souviendra plus tard: « mes dix huit ans buvaient aux sources de son génie…il était bon, fantasque, irréel, comme les personnages qu’il peignait…Cher ange ! ».

 

Avec « Y’a de la joie » (créé par Maurice Chevalier ) en 1937 et l’incroyable « Je chante » en 1938, chapeau sur la tête et œillet à la boutonnière, Charles Trenet enchante les Français « du soir au matin », il les enchante « sur les chemins ». La poésie de Charles Trenet pénètre facilement les cœurs et les esprits. D’abord parce qu’elle prend pour sésame le mode rassurant de la variété et ensuite parce qu’elle est portée par une musique en apparence facile. D’ailleurs quand on ne chante pas du Trenet on le siffle. Il y a dedans de quoi repasser du mauve au bleu ou au rose et inversement.

L’affiche d’un récital avec autoportrait. Visible à l’exposition. Photo: Les Soirées de Paris

En 1939, le cœur de Trenet fait boum, boum, boum, soit une chanson encore qui déconcerte par sa capacité entraînante, sans états d’âme pour la plomber. Mobilisé, le chanteur devient caporal et remonte inévitablement le moral de ses pairs en obtenant de ses supérieurs d’organiser sur le front, le « théâtre des ailes ». La guerre n’est drôle pour personne y compris pour Trenet. En 1941 il est dénoncé comme juif. En 1943, la gestapo l’oblige (sous la menace d’une arme !) à venir chanter à Berlin où il réussit cependant à faire annuler deux spectacles. Chanter de force ce n’est quand même pas simple.

 

L’exposition relate et illustre assez bien la conquête des Etats-Unis que Trenet entreprend à partir de 1945. Une Amérique qu’il charme facilement avec ses si beaux titres (traduits en l’occurrence) que sont « la mer » ou « que reste-t-il de nos amours ». Une photo le montre sur le bord d’un building new-yorkais, New York, dites donc, c’est tout de même quelque chose.

En 1951, Trenet rejoint sa « douce France », autre carton majeur et, reconquiert Paris. Durant la période Yé yé (oh oui) il s’échappe, multiplie les tournées à l’étranger. Au Japon, certaines stations de radio adoptent ses airs les plus connus comme générique. Mais Paris lui tient à cœur et voici ce qu’il écrivait au début de la cinquantaine « Je garde de ce temps (de Montparnasse) le goût de la vie nocturne dans les villes, des discussions sans fin sur le trottoir et l’indéfinissable saveur de l’existence vue de son vrai commencement. Au moment où je signe ces lignes, j’ai 51 ans, du feu dans l’oeil droit, du rêve dans le gauche, et bon pied pour gambader. »

L’affiche de l’exposition. Photo: Les Soirées de Paris

Jusqu’à 80 ans il arpentera la scène en chantant avant de mourir et sûrement s’envoler comme il l’avait prédit. Ses chansons sont en nous pour très longtemps. Ce n’est pas la plus connue mais une des plus emblématiques parce que gaie et émouvante, voilà « fidèle » repêchée sur le web. Attention au net risque d’accoutumance. Une vraie fumerie que cette expo qui fait boum.

 

Fidèle

Galerie des bibliothèques, 22 rue Mahler (IVe)

 

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5 réponses à Boum, boum et re-boum

  1. Bruno Sillard dit :

    Au plus bas de sa carrière, dans les années 70 Charles Trenet ne remplissait plus les théâtres. Je me rappelle l’avoir vu à la fête de l’Humanité, non pas sur la grande scène mais sur un coin de pelouse où nous n’étions qu’une centaine assis sur l’herbe. La magie opéra, ma compagne que j’avais un peu traînée pour voir Trenet fut conquise. Pus tard c’est le Printemps de Bourges et Higelin qui l’ont remis en piste, et qu’à nouveau il remplira les salles de théâtre.
    Jacques Higelin a consacré un récital à Trenet, entre deux fous chantant ça ne pouvait que marcher, je conseille le CD du spectacle.
    Trenet est le père de la chanson moderne, ce n’est pas par hasard si Brassens connaissait tout Trenet, avant lui on déclamait, genre Fréhel, la musique de Trenet puisait dans le Swing américain, ce qui permettait un vrai accompagnement de guitare et donne toute sa modernité à ses chansons.

    Et Charles Trenet était aussi un vrai poète,

    Une noix :

    Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix?
    Qu’est-ce qu’on y voit?
    Quand elle est fermée
    On y voit la nuit en rond
    Et les plaines et les monts
    Les rivières et les vallons
    On y voit
    Toute une armée
    De soldats bardés de fer etc.…

    Ou la folle complainte :

    Les jours de repassage,
    Dans la maison qui dort,
    La bonne n´est pas sage
    Mais on la garde encore.
    On l´a trouvée hier soir,
    Derrière la porte de bois,
    Avec une passoire,
    Se donnant de la joie.
    La barbe de grand-père
    A tout remis en ordre
    Mais la bonne en colère
    A bien failli le mordre.
    Il pleut sur les ardoises,
    Il pleut sur la basse-cour,
    Il pleut sur les framboises,
    Il pleut sur mon amour.

    Je me cache sous la table.
    Le chat me griffe un peu.
    Ce tigre est indomptable
    Et joue avec le feu.
    Les pantoufles de grand-mère
    Sont mortes avant la nuit.
    Dormons dans ma chaumière.
    Dormez, dormons sans bruit.

    Berceau berçant des violes,
    Un ange s´est caché
    Dans le placard aux fioles
    Où l´on me tient couché.
    Remède pour le rhume,
    Remède pour le cœur,
    Remède pour la brume,
    Remède pour le malheur.
    Etc.

    Au fait le saviez-vous ? Si ce sont les vers de Verlaine (Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone.) qui ont été diffusés sur radio Londres pour annoncer le débarquement, c’est que Trenet en avait fait une chanson à succès en 44.

    La preuve Trenet chante :
    Les sanglots longs des violons de l’automne
    – Bercent – mon cœur d’une langueur monotone.
    Tout suffocant et blême quand sonne l’heure (c’est la version de Radio Londres)

    Verlaine avait écrit

    Les sanglots longs des violons de l’automne
    – Blessent- mon cœur d’une langueur monotone.
    Tout suffocant et blême quand sonne l’heure

    Si j’adore Trenet?
    Oui pourquoi ? Déjà à 15 ans…

  2. de FOS dit :

    Trenet et Higelin, deux fous chantant qui sachant bouger élégamment sur scène. Deux poètes joyeux, qui ont « l’œil qui frise ».

  3. Gérard H. Goutierre dit :

    Y a t il plus belle chanson française que « Que reste-t-il de nos amours » ?

    On a toujours besoin de Charles Trenet…

  4. Steven dit :

    Nous sommes à portée de voix

  5. Ping : Trenet, le fou cent ans | Les Soirées de Paris

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