Une suite espagnole, l’adieu aux armes (2e partie)

La Renault 8 sur la route de Poitiers. Trempés. Les cinq occupants de la R 8 étaient complètement mouillés. Pat s’était mis en soutif accrochant vaille que vaille son chemisier à la fenêtre. Danielle tentait de se réchauffer en utilisant la veste de treillis d’Antoine comme couverture humide. Paul et Ludovic jouaient aux mecs. Antoine avait fait rire tout le monde quand s’arrêtant à une station-service, déclara qu’il allait acheter des chaussettes. Il ressortit de la boutique avec deux rouleaux de papiers toilettes dont il s’enroula les pieds.

«Pas content le copain» dit Paul. Il avait donné rendez-vous à Philippe un anar radical. On ne savait pas trop dans quelle mouvance il traînait.  C’est comme cet autre souvent soupçonné de pointer chez les Renseignements généraux et qui leur avait laissé, dans un sac accroché au rétro, deux bouteilles de vin et un petit mot. Dans ce monde, on retrouvait une voiture parmi des milliers d’autres, et on ne volait le vin que directement dans les caves du propriétaire bourgeois.  «Remarque, Philippe n’a pas tort. Au nom de notre confort petit bourgeois de pouvoir s’arrêter  pisser à la demande, descendre en voiture et non prendre un autocar parmi les dizaines affrétés pour l’occasion, c’est franchement débile». Pat qui s’était réfugiée pour se réchauffer dans les bras de  Paul lança : « Pisser à la demande, parle pour toi». «Maintenant ta caisse est fichée par deux mille services de police, français, espagnol, ricain…», rajouta Ludo rigolard qui poursuivit, «de toute façon, elle a toutes les raisons d’être connue et reconnue ta R8, avec  nos conneries, genre les 150 drapeaux du 11 novembre de l’année dernière…» «…ou les pieds de table de la fac pour accueillir les fachos de Le Pen» rajouta Antoine, qui commençait à sentir poindre quelques inquiétudes en tant que propriétaire du véhicule. Il rajouta : «Au fait, Philippe voulait quoi ?». «Je n’ai pas tout compris, nous laisser un gros paquet je crois, et puis il a changé d’avis.» répondit Paul.  

Même confinés à l’intérieur de l’habitacle de l’auto, les cinq passagers en avait plein le nez d’une odeur de vieux chiffons mouillés, et Antoine avait annoncé d’emblée qu’il fallait ne pas trop compter sur le chauffage, histoire qu’il ne s’endorme pas au volant. Certes un bon vieux débat sur le rôle armé de l’avant-garde ouvrière n’aurait pas été mal pour le réveiller, mais la mayonnaise ne prenait pas. Ludo et Antoine commencèrent à occuper le terrain par un échange de vers de Léo Ferré : «Le bonheur c’est un chagrin qui roule», «Si tu trouves quelqu’un qui dort dans ton lit, alors va-t’en, dans le matin clairet. Seul, te marie pas.» Sans oublier le mythique «Camarade maudit, camarade misère…Misère, c’était le nom de ma chienne qui n’avait que trois pattes.»Tout était ensuite dans le regard. Entendu, mystérieux.  Au bout d’une heure de route, Antoine avait gagné le droit d’entamer tout seul sa deuxième nuit blanche.

 

L’Espagne, sur un billet de 20 euros. Photo: Les Soirées de Paris

Cimetière du Montparnasse. (2005) «Claude est peut-être le mec le plus mystérieux que je n’ai jamais rencontré. C’est peu de dire qu’il était la somme de tous les pots, apéro, restos, whisky du soir, Ricard du midi. Le petit monde des «canardiers » qui fait rêver, sauf que l’alcool ne conserve pas où mal le journaleux et une nuit…le cœur de Claude de trop battre pour une belle étrangère s’est arrêté.»

Antoine et Ludo conversaient  près du tombeau ouvert, «il n’attendait que ça, remettre dans l’ordre des choses, l’ordre du temps». Il y avait pas mal de monde. Il avait pourtant souhaité qu’on ne prévienne personne. Les deux femmes étaient là, toutes les deux ravagées, solidaires et ravagées. L’Espagnole, la femme mariée qui n’aura refusé qu’une seule chose le divorce, et imposé qu’une seule règle, une semaine de vacances chez sa famille. La Française, à qui il n’aura refusé qu’une seule chose, le mariage.

Un jour après un repas bien arrosé, mais ils étaient toujours bien arrosés, il avait raconté à Antoine comment il introduisait la presse clandestine dans l’Espagne franquiste, son fils endormi sur la banquette arrière aménagée en cache. Il se rendait aussi régulièrement en Algérie y compris pendant la guerre civile. Une seule fois, il avoua à Antoine avoir été empêché de s’y rendre, c’était  en 1996. Peu de temps après, on a appris que les moines de Tibhirine avaient été assassinés. Ses guerres étaient finies. Désespérément finies. De sa guerre d’Espagne, il avait ramené un fils. Un journaleux lui aussi, un «canardier» à pleine vie, à pleine nuit. La terre d’Espagne le lui a repris, une nuit de Noël, il n’y a pas si longtemps. La cérémonie avait commencé.  Antoine songeait aux jeux de sa jeunesse, ils n’ont jamais été que de simples jeux. Des films à la Melville aussi dont Antoine peuplait ses songes.

«Pierre, allonge toi et dors ». Il ressemblait tellement à son père. Le cœur de l’un ne pouvait longtemps battre sans le cœur de l’autre, mais  là il y avait maldonne sur le compte à rebours.  La pierre tombale était déplacée. Un nom, deux prénoms, Claude, Pierre. Un seul cœur, si fragile.

 

 

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Une réponse à Une suite espagnole, l’adieu aux armes (2e partie)

  1. Frédéric MAUREL dit :

    et quelques coquillages

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