Patinage et bouchées Pan-Pan Padou

On peut supposer que parmi les souvenirs préférés de ses propriétaires,  il y avait ces séances photographiques de patinage en famille à Chamonix, juste avant la deuxième guerre mondiale. Parions que c’est elle, au bras de son mari, qui volte et virevolte sur la glace. Le photographe n’est pas sans talent. Y compris sur les clichés plus convenus où toute le monde pose avec un sourire aussi radieux que spontané.

Il est loisible également de redessiner la cartographie partielle d’une existence après avoir ramassé puis trié, un après-midi d’août 2013, toutes ces photos plus ou moins éparses, accompagnées de leur négatif, jetées comme des ordures sur le trottoir de la rue Delambre. Il a fallu tout ramasser à la va-vite, avant le passage de la benne. Et au final se réjouir de ce petit trésor qui palpitait encore.

Tout a été sauvé si vite qu’outre les photos il y avait aussi deux boîtes métalliques de médicaments dont des sulfamides (Thiazomide), une petite plaque de bronze datée de 1942 sur les secrets du bonheur (ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre) une recharge de rouge à lèvres n°8 de Lanvin et un sachet de lavande resté cacheté dans son emballage d’origine.

Le morceau de bravoure est constitué des menus d’événements. Comme le banquet de fiançailles du 8 octobre 1933 dont la liste, à elle seule, provoque des ballonnements. Ce jour-là, accompagné par l’orchestre Salabert, ils avaient engouffré dans l’ordre des huîtres, des hors-d’œuvre variés, des bouchées Pan-Pan Padou, une langouste parisienne, des poulets des Mousseaux, des faisans de Chantilly, un cuissot de chevreuil Saint-Hubert, des épinards de France, un pâté de foie gras truffé, une salade du jardin, une bombe glacée « Marquita », des petits fours Rognon, de la pâtisserie, le praliné des fiancés, la corbeille de fruits avec, dans la foulée, le café, les liqueurs, le Champagne Bourgeois et les cigares Lu-Lu ! Sans compter une humidification permanente des gosiers au Châblis, Pommard, Châteauneuf du Pape et Chambertin.

Dix ans plus tard, le 6 mai 1948, au Tambour Magenta, pour un baptême et une première communion groupés, la liste s’était raccourcie mais quand même, puisque les invités avaient pu se réjouir d’une langouste en Bellevue (3 vins au choix), un jambon de Prague en croûte (Moulin à Vent 1940), des asperges Duchesse avec des poulets de Bresse à la broche et des pommes fondantes (Châteauneuf du Pape 1942), un foie gras du Périgord accompagné de son Tavel 1938, on accélère un peu avec les fromages, les fraises Melba, les friandises, café etc… la touche finale étant assurée par un Armagnac 1893. De nos jours, nos tomates mozarella en entrée et nos crèmes brûlées en dessert font, en comparaison, un peu disette.

Tout ça ne valait pas le patin sur la glace de Chamonix. Ces photographies chargées en bonheur irradient toujours au point qu’il est bien difficile de les regarder d’un œil sec. Il était possible selon une des photos qu’ils logeassent à l’hôtel la Sapinière qui existe toujours. Du reste, peu importe les précisions et déductions tant il est touchant de voir ce Monsieur faire patiner sa femme ce qui n’est plus si courant. Le reste du temps, les photos révèlent qu’on le passait à Bordères dans les Pyrénées (la ville de François Bayrou au passage) ou sur la plage, mais nul tirage ne donne l’identité du lieu. Seule une pochette de photos souvenirs laisse entendre qu’au moins une fois les vacances s’étaient déroulées à Pornichet avec un front de mer dégarni.

Un enfant mort en 1945 (devis d’inhumation), des ennuis d’argent (une mise en demeure de la banque) figurent parmi les quelques preuves des blessures qu’inflige inévitablement la vie. Non, ce qu’il faut bien garder en tête, c’est les vacances à la neige où tout le monde rigolait, celles à Bordères où faute de baignoire un petit garçon triomphait de joie dans une bassine en fer blanc et de toute évidence aussi ce couple, dont on suppose autant qu’on espère qu’il patine désormais sans limites dans les glaces éternelles.

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7 réponses à Patinage et bouchées Pan-Pan Padou

  1. Debon (Mme) dit :

    Vous ravivez les angoisses de ceux qui se rapprochent du patinage final. Que faire des souvenirs et photos de notre vie? Les jeter à la poubelle pour éviter à nos enfants de le faire? J’admire le courage de ceux qui ont laissé ces trésors sur le trottoir. Et vous, de les avoir un peu sauvés. Qu’allez vous en faire, après? Claude

  2. jmcedro dit :

    Merci Philippe. Ne manquent que quelques prénoms, ou noms (initialés?) pour faire se dresser ce petit monde de papier couché. Ce n’est bien sûr pas une demande, encore moins un reproche, les raisons de les omettre sont évidentes…

  3. Chère Claude Debon, je conserverai ces photos, elles ont droit à un peu de répit et de considération. Sauf si quelqu’un de la famille les réclame bien sûr. Merci de votre petit mot.

    Cher Jean-Michel Cedro, effectivement, j’ai omis les prénoms en conscience. Ce diaporama était assez intime et émouvant et je me suis donc posé une question inédite sur mon droit à en parler.

  4. de FOS dit :

    Rien de tel qu’un déménagement pour procéder au grand nettoyage d’avant (ou d’après) le « patinage final ». Le plus étrange à lire ces lignes qui fixent des souvenirs familiaux pour l’éternité, c’est qu’elles émeuvent davantage les étrangers que les concernés.

  5. Didier dit :

    Bien joué Philippe !
    La mémoire des autres est notre patrimoine commun.

  6. Bruno Philip dit :

    Un menu qui creuse l’appétit!

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