Le dernier repos parisien de La Fayette à côté de 1306 corps décapités

Dans les derniers mois de la Terreur, les commerçants s’étant plaints que le spectacle peu plaisant des charrettes sanguinolentes chargées de décapités nuisait à leur commerce, la guillotine fut déplacée de la place de la Concorde à celle du Trône Renversé (Nation). Mais elle n’en ralentit pas pour autant sa cadence.

Bien au contraire, du 14 juin au 27 juillet 1794, la lame affutée de la guillotine décolla 1306 têtes. Pour se débarrasser des corps, on creusa en catimini des fosses communes, rue de Picpus,  dans l’enceinte de l’ancien couvent des chanoinesses de Saint-Augustin, dont les religieuses avaient été chassées. Lorsque le massacre s’arrêta suite à l’arrestation de son instigateur, Robespierre, la première fosse était remplie à ras bord et la seconde à moitié. Puis, tout fut fait pour oublier l’horreur de cette période et faire disparaitre les traces du charnier.  Mais des aristocrates, dont les familles reposaient dans les fosses communes, ne l’entendirent pas de cette oreille. Sitôt de retour, ils retrouvèrent leur emplacement et rachetèrent secrètement l’enclos des fosses et les terres alentour en 1802. C’est ainsi que le cimetière de Picpus est devenu l’un des deux cimetières privés de Paris. Il est encore utilisé aujourd’hui comme lieu d’inhumation par les descendants des familles nobles dont un ancêtre repose dans la fosse commune.

L’entrée du cimetière de Picpus. Photo: Lottie Brickert

La porte d’entrée poussée, le visiteur débouche dans une cour au fond de laquelle se trouve une chapelle. La liste au jour le jour des 1306 suppliciés, avec nom, âge et profession, est gravée sur les deux immenses plaques de marbre de son transept. Sa lecture – à donner froid dans le dos – est édifiante. A un rythme de 50 victimes par jour environ, 197 femmes (23 religieuses, 51 nobles, 123 femmes du peuple) et 1109 hommes (108 gens d’Eglise, 108 nobles, 136 gens de robe, 178 gens d’épée, 579 gens du peuple), âgés de 19 à 90 ans, ont été guillotinés du 14 juin au 27 juillet 1794.  Citons le général de Beauharnais, premier mari de Joséphine, le prince de Hohenzollern,  les 16 carmélites qui ont inspiré à Bernanos le « Dialogue des Carmélites, mais aussi plus humblement, Marie Bouchard, domestique de 18 ans ou Guillaume Lescuyer, musicien de 41 ans.

Le petit cimetière, se trouve derrière la chapelle, à l’est d’un parc verdoyant. Au fond du parc, le linteau de la porte par laquelle arrivaient les charrettes sanguinolentes est encore visible. Si on ne peut accéder aux deux fosses communes protégées par une grille, le cimetière se visite. La déambulation dans cet écrin de calme et de sérénité à contempler les tombes chargées d’écussons et d’armoiries de la vieille aristocratie française encore enterrée là aujourd’hui constitue un moment singulier.

Et La Fayette?  Pourquoi La Fayette, la girouette qui a traversé successivement la tourmente de la Révolution, l’Empire et les règnes de Louis XVIII et de Charles X, est-il inhumé là ? Tout simplement parce qu’il souhaitait être enterré auprès de sa femme, Adrienne de Noailles, dont une partie de la famille repose dans les fosses communes. La tombe du héros de l’indépendance américaine, sur laquelle flotte le drapeau américain, se repère immédiatement. C’est ici qu’en 1917, le Lieutenant Colonel américain Stanton, envoyé par le Général Pershing, lança son célèbre « La Fayette nous voici », cri de reconnaissance au héros de l’indépendance américaine. L’hommage continue. Tous les ans, lors de la fête nationale du 4 juillet, une délégation américaine vient se recueillir sur la tombe de La Fayette et changer le drapeau américain, envoyé tour à tour dans chacun des 50 états.

 

Le linteau de la porte par laquelle arrivaient les charrettes sanguinolentes est encore visible. Photo: Lottie Brickert

Cimetière de Picpus, entrée 35 rue de Picpus, Paris 12e – Visites de 14h à 18 h sauf dimanches et jours fériés. Entrée 2 euros.

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3 réponses à Le dernier repos parisien de La Fayette à côté de 1306 corps décapités

  1. Bruno Sillard dit :

    Une petite précision qui n‘enlève rien à ce texte très intéressant. La guillotine fut d’abord dressée Place de grève, près de l’Hôtel de Ville, place historique des exécutions capitale, en Avril 92, mais il y eut peu d’exécution. En effet la Terreur ne commença vraiment qu’avec les massacres de Septembre 92, Une dizaine de milliers de morts, dont la princesse de Lamballe, sa tête fut exhibée sous les fenêtres de Marie Antoinette au Temple. Mais point de guillotine, les victimes étaient jetées en pâture à la « populace ». Il est intéressant de constater qu’entre août 92 et mai 93, la guillotine fut transférée place du Carrousel (A l’époque le palais des Tuileries barrait l’actuelle perspective), elle n’y coupa la tête qu’à 35 personnes dont des voleurs.
    Enfin elle fut déplacée place de La Révolution ; c’est cette place qui marqua les mémoires alors que de mai 93 à juin 94 on compte 1119 exécutés contre les 1306 de la Nation. A signaler que « la Veuve noire » fit une escale quatre jours en juin 94 à la Bastille et 74 décapitations plus loin gagna le Trône renversé. Mais on ne supportait plus la guillotine, et aussi l’odeur de milliers de litres de sang que la terre ne pouvait plus absorber. En juin 94, elle regagna la place de La Révolution jusqu’en novembre où ce fut pas la tête de Robespierre qui fut amené à la guillotine mais la guillotine qui vint à lui, place de l’Hôtel de ville où avec Saint Just, Couthon et une vingtaine des siens, la lame mit fin à la terreur, enfin, il y eut quand même 83 de ses partisans qui connurent le même sort dans les jours qui suivirent. Les bois de justice restèrent là jusqu’en mai 95. Fouquier-Tinville fut parmi les derniers à rejoindre ceux qu’il avait condamné, Danton, Robespierre…
    Cela dit, les quelques 2656 guillotinés, ne doivent pas faire oublier les morts des massacres de septembre, les 300.000 ou plus vendéens, les dizaines de milliers noyés de Nantes, les fusillés de Lyon … Tout cela ne doit pas faire oublier les acquis de la révolution qui ont fait la République qui est la nôtre.

  2. Benoît dit :

    Merci Lottie d’avoir poussé la grille …

  3. de FOS dit :

    Edifiant et sanglant retour en arrière. Merci aux contributeurs !

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