Fluides

Automobile Packard. Photo: Philippe BonnetSa vie relevait de la mécanique des fluides. Simon considérait qu’il y avait un temps pour s’arrêter et un temps pour circuler. Et lorsqu’il circulait, cela devait être de la façon la moins discontinue possible. Sa vie était organisée autour de cette idée. C’est ainsi qu’il était devenu noctambule.

Le visage pâle de Simon prenait rarement l’air du dehors avant le coucher du soleil. Et si c’était le cas, notamment pendant les longues journées d’été, il préférait les trottoirs à l’ombre, les arrière-salles de bistrots aux terrasses ensoleillées. Il avalait un petit-déjeuner amélioré avec un gros décalage horaire puisqu’à cette heure-là, les premiers salariés rentraient de leur journée de travail. Il lisait le journal avec curiosité, éprouvait une compassion non feinte pour les ennuis des fourmis. Il portait des chaussures à double boucle qui laissait croire à des guêtres. Et endossait toujours les mêmes costumes sombres, sans être noirs, qu’il affectionnait un peu larges. Trop larges d’ailleurs selon Mona avec laquelle il partageait ses déplacements nocturnes.

Simon et Mona étaient des artistes. Ils n’étaient pourtant ni peintres, ni sculpteurs, ni photographes, poètes ou encore musiciens. Leur art c’était eux. Se joindre, se rejoindre et rester dans le même cadre, tout cela formait le tableau vivant et variable dont ils étaient les deux protagonistes. Séparés, l’œuvre devenait éparse, comme une déconstruction, un désassemblage.

Chaque soir tout était à refaire. Mais au point de jonction quotidien, lorsque Simon rejoignait Mona qui l’attendait immuablement au volant d’une longue automobile noire, la recréation qui, à bien des égards était aussi une récréation, débutait et, ils se sentaient mieux. Ils étaient ensemble dans un ensemble de sous-ensembles dont ils jouaient avec les cadres, les parois et les périphéries.

Calandre de la Packard. Photo: PHB

Calandre de la Packard. Photo: PHB

Ils aimaient quitter Paris vers 22 heures, quand le trafic avait retrouvé sa souplesse. Le couple gagnait par préférence la banlieue mais la deuxième couronne, nettement plus agréable pour circuler que la première. C’est elle qui conduisait la Packard tandis que Simon se tenait à l’arrière, sur la place opposée, humant l’air par la fenêtre à peine ouverte ou y rejetant la fumée de sa cigarette. Ils allaient dans des lieux insoupçonnés des Parisiens, souvent de vastes espaces où il était possible de choisir son ambiance musicale. Parfois il s’agissait de simples bars à l’ambiance plus intime.

Ils ont été aperçus pour la dernière fois le 1er janvier 1990. Encore ne s’agissait-il, selon un témoin qui les connaissait, que de leur voiture. Le véhicule avait emprunté un chemin carrossable mais très humide de la forêt de Rambouillet, dans une luminosité diurne en cours d’atténuation. Ceux qui avaient passé la soirée de nouvel an avec eux se souviennent de leur gaieté et d’une sorte d’état amoureux qui profitait par irradiation aux autres convives. Il y avait eu  cet excellent champagne 1964 qui coulait généreusement dans les verres comme de l’or effervescent. Le temps et les souvenirs se sont arrêtés là, mystérieusement brouillés, comme par une sorte d’amnésie collective. D’aucuns les croyaient partis pour Cadix en Espagne. En réalité personne ne savait à l’ombre de quel oranger ou dans quel tableau, ils pouvaient désormais fluidifier.

 

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Une réponse à Fluides

  1. jmcedro dit :

    Merci pour ce « Fade to grey » en Packard…

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