Les mains jointes de Jean Colrat décryptent Paul Cézanne

Jean Colrat. Cézanne. Les mains errantes de la nature. Photo: Les Soirées de ParisC’est en surestimant sa capacité à aller jusqu’au bout d’une thèse traitant de la phénoménologie que Jean Colrat a bifurqué sur l’histoire de l’art en général et plus particulièrement sur Cézanne.

Il n’est plus si courant de lire un livre savant sur la peinture, allant au-delà de la présentation, du descriptif, de la simple histoire d’un peintre…C’est là tout l’intérêt de lire « Joindre les mains errantes de la nature », un livre sur Cézanne (1839/1905) publié aux Presses Universitaires Paris Sorbonne et dont l’auteur est donc Jean Colrat, docteur en en histoire de l’art et agrégé de philosophie.

Le programme de départ de sa thèse sur la phénoménologie (1) comportait effectivement un passage sur Cézanne, sujet central pour les phénoménologues paraît-il, et on se contentera de les croire sur parole pour en revenir à la peinture de Cézanne.

Ce qui devait être une part de thèse est devenue la thèse entière. Jean Colrat a abattu près de 500 pages sur Paul Cézanne en analysant froidement les motivations et la technique du peintre. L’auteur de l’ouvrage ne confesse en effet, c’est à noter, aucune affinité émotionnelle et assez peu de sympathie pour l’artiste. Cela se ressent et il s’en explique : « ses images ne sont pas aimables et ne sont pas faites pour être aimées ». L’auteur admet néanmoins être captivé par l’homme car Cézanne « c’est toujours puissant » mais, « sans plaisir en vue » ajoute-t-il. On comprend à lire le livre que Cézanne travaillait lui-même sans allant et même avec souffrance. Contrairement à un Picasso qui savait s’amuser. Ou à un Dufy qui spéculait sur le bonheur.

Autoportrait de Cézanne reproduit dans le livre de Jean Colrat. Photo: Les Soirées de Paris

Autoportrait de Cézanne reproduit dans le livre de Jean Colrat. Photo: Les Soirées de Paris

Cézanne apparaît avant tout comme un chercheur, un technicien, avant d’être un artiste. Il poursuivait un postulat, celui d’ajouter des images à la réalité,  parce que sinon il manquerait quelque chose. C’est ce qui justifie des propos un peu froids écrits de sa main et, selon l’un desquels, la peinture doit être le « développement logique de ce que nous voyons ». Son approche est nettement plus intellectuelle que sensible en effet. L’artiste procédait à des véritables études d’espace avant de peintre, choisissait le losange comme équerre et géométrisait ses arrière-plans.

L’une de ses idées motrices aurait été de « joindre les mains errantes de la nature », principe que l’on retrouve au départ et comme autant de points de relance à travers tout l’ouvrage de Jean Colrat. Peu importe que Cézanne ait prononcé exactement cette phrase et seulement mimé le geste devant un certain Joachim Gasquet qui prenait des notes. Selon Jean Colrat, dans le domaine universitaire,  « l’authenticité d’un mot pris comme perspective pour parler d’une œuvre n’a aucune importance ».

Le livre contient heureusement beaucoup de reproductions dont certaines sont quand même un peu aimables. On n’en dira pas autant de la photo de Cézanne prise par Emile Bernard où les mains sont bien « jointes » mais les lèvres beaucoup trop pincées pour exprimer le plus fin sourire.

Extrait du livre de Jean Colrat sur Cézanne. Photo: Les Soirées de Paris

Extrait du livre de Jean Colrat sur Cézanne. Photo: Les Soirées de Paris

On le découvre ou on le constate, Cézanne a bien dû parfois se soumettre à la beauté et se trouver contraint de réchauffer son oeuvre. Certaines vues se distinguent joliment grâce à une luminosité ambiante, apaisante, qu’il aurait été bien pervers de sa part d’occulter. Mais son autoportrait page 205 fait presque peur.

Ces reproductions choisies pour le livre trahissent bien le chercheur qu’était avant tout le peintre. Les changements de styles chez Cézanne sont autant d’incursions expérimentales qui se traduisent par des réussites ou des impasses. Certaines toiles relèveraient même de l’esquisse abandonnée voire, quitte à frôler le blasphème,  d’un brouillon.

Dans quelques œuvres reproduites et c’est bien étonnant, surgit la question du flou, procédé rendu plus tard célèbre par Gerhard Richter. Bien avant ce dernier, Cézanne a tâté du flou (Grands pins et terres rouges, La montagne Sainte-Geneviève depuis Bibemus) sans prolonger l’expérience. Très courant en photographie (soit en jouant avec la profondeur de champ soit en altérant les lignes continues avec un logiciel de retouche) en peinture c’est tout de même plus rare. Tout en écartant l’hypothèse déjà formulée par ailleurs d’un problème oculaire, Jean Colrat y voit la conséquence de la pensée cézanienne « le refus de ce que Cézanne appelait le fini ». Pour l’auteur, « le flou est naturellement dans notre champ de vision, la peinture l’avait évacué et Cézanne l’a rétabli ».

Sérieux, un peu trop peut-être mais remarquablement écrit, ce livre sur Cézanne est conçu pour ceux qui voudraient voir plus loin après une première expérience livresque comme la lecture d’une biographie. Jean Colrat met la barre un peu haut mais à une époque où tout descend jusqu’à l’abscons et parfois au vulgaire, son livre contribue à relever la moyenne ce qui n’est pas son plus mince avantage.

 

(1)  Courant philosophique qui se concentre sur l’étude des phénomènes, de l’expérience vécue et des contenus de conscience (Wikipédia)

 

 

Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Les mains jointes de Jean Colrat décryptent Paul Cézanne

  1. jmcedro dit :

    Pour abaisser un peu le niveau je dirais que serrer la pogne du pensé et du sensible, en garder une au jazz pour marquer le tempo et l’autre à la java pour le bas de son dos, ce n’est pas si courant et cela fait du bien… Merci à l’auteur et merci aux Soirées…

  2. Alain S dit :

    Un premier texte, pour cette année neuve, qui nous replonge dans l’émerveillement des Soirées de Paris. Merci.
    Juste un détail en forme de clin d’œil : si son ami Zola fréquentait la montagne Sainte-Geneviève, Cézanne, lui, voyait plutôt celle de Sainte-Victoire depuis Bibemus.

  3. Steven dit :

    C’est dans les carrières de Bibemus que Cézanne avait son cabanon aujourd’hui conservé sauf erreur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *