L’escorte

Un caneton. Photo: LSDPA quatre cents mètres de l’embouchure de l’Hérault, le courant est un peu fort, le fleuve un peu large et sa traversée, du moins pour une famille de canards, nécessite une belle énergie. Cette mère de famille avait décidé ce jour-là de se lancer dans l’expédition d’ouest en est toutes palmes dehors et ses yeux vigilants scrutaient en outre le passage des bateaux pas toujours regardants sur la faune en contrebas.

La vaillance des mères canards est bien connue et dès lors qu’elle eut repéré le moment idéal, elle n’hésita pas à se lancer, légèrement en amont pour compenser le courant. Son but était de rejoindre avec ses canetons, une petite rivière tranquille qui était le dernier affluent du fleuve avant la Méditerranée.

La petite escouade prit son élan. La mère inquiète multipliait les regards de droite à gauche, de l’avant vers l’arrière et de haut en bas en comme une antenne radar balisant les environs à la recherche du danger. Les canetons la suivaient en palmant aussi frénétiquement que leur confiance était éperdue.

La menace vint du ciel. La petite famille avait en effet été repérée par une bande de goélands toujours à l’affût d’un bon coup. Le goéland est la version hypertrophiée de la mouette. Il mange de tout jusqu’aux charognes et son bec aussi solide qu’un marteau lui permet de casser des os.

Pour ces malfrats ailés au regard méchant, les canetons leur apparaissaient au choix telle une noria de macarons en vadrouille ou comme autant de barquettes au marron voguant en flottille, et qu’il suffirait de ramasser en piqué et d’avaler tout rond.

Le stratagème des chasseurs fut de semer la panique parmi la petite famille mais sans succès. Le vol à basse altitude des goélands allant jusqu’à frôler les volatiles les dispersait bien dans un premier temps mais les canetons reprenaient aussitôt leur formation delta les fesses serrées, en soignant leur position comme s’ils s’apprêtaient à défiler sur les Champs Elysées.

Ce harcèlement venu du ciel allait finir par payer s’il ne cessait pas d’une façon ou d’une autre. Et le courage de la maman canard n’y pourrait rien. Les ingrédients du drame n’attendaient qu’un amalgame pour faire bonne recette.

Le quai du Grau d'Agde vu de La Tamarissière. Photo: LSDP

Le quai du Grau d’Agde vu de La Tamarissière. Photo: LSDP

Le quai de la Tamarissière, tout comme celui qui lui fait face au Grau d’Agde, est sous la surveillance jalouse de ses habitants, de ses badauds, de ses estivants. Le fleuve fait partie de leur univers et aucun incident ne passe inaperçu. Plus ou moins banal, extraordinaire parfois, il est commenté dans l’heure à la terrasse des nombreux bistrots et restaurants installés sur les deux quais. Ce récit vient justement d’un témoignage.

C’est ainsi qu’un premier témoin vit la scène, puis un autre et, de fil en aiguille , c’est un petit groupe qui s’agrégea, prenant immédiatement parti pour les canards avec peut-être, chez certains, la tentation de lancer des paris.

Mais l’un des intervenants jugea plus judicieux de lancer un caillou en direction des goélands, un de ces noirs cailloux locaux faits du basalte de l’ancien volcan tout proche. L’action fut suivie par d’autres avec une certaine inefficacité. D’abord parce que les agresseurs ne se laissaient ni impressionner, ni détourner de leurs proies. Ensuite parce que les projectiles risquaient de provoquer des dommages « collatéraux » comme il est convenu de les qualifier depuis les guerres modernes.

Les tirs d’artillerie n’étant pas à la hauteur, la population fit appel à la marine. Dépourvu de pont, le lieu est équipé de deux passeurs dont les barges assurent, en pleine saison, une navette permanente entre les quais.

Alertée par les passants, l’une d’elle se détourna ce jour-là de son itinéraire ainsi qu’il convient en cas d’appel de détresse. L’arrivée de la pourtant bien modeste embarcation prit une ampleur comparable, en proportion, à celle d’un porte-avions que l’on aurait dépêché de Toulon pour impressionner Kadhafi.

Ne disposant pas de batteries anti-aériennes pour aligner les goélands, le bateau vint se positionner à proximité de la famille canard afin de l’escorter jusqu’aux abris. Ce déploiement de moyens découragea les agresseurs qui s’en furent au loin, frustrés d’avoir été privés d’un goûter qui s’annonçait si facile.

Il y a un ordre établi sinon choisi, là où l’Hérault a choisi de rejoindre la mer. La convention à usage multiple est tacite et non écrite parce qu’elle ne se découvre que lorsqu’elle se manifeste. Un écosystème patrimonial qui comprend entre autres choses, les canards.

L'embouchure de l'Hérault vue de la mer. photo: Les Soirées de Paris

L’embouchure de l’Hérault vue de la mer. photo: Les Soirées de Paris

 

 

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5 réponses à L’escorte

  1. Witt dit :

    J’adore….

  2. Marie J dit :

    On s y croirait !

  3. jmc dit :

    Le reportage de guerre est décidément un genre noble.

  4. de FOS dit :

    J’adore moi aussi.
    Vite un amendement aux règles de Hambourg, à la Convention de Bruxelles, à la Convention Marpol et que sais-je encore !

  5. Jip dit :

    J’ai frémi ! Bravo pour cet instant !

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