Du feu

Allumette. Photo: Les Soirées de ParisD’une pichenette aussi vive qu’ajustée, Marcel expédia l’allumette avec laquelle il venait d’allumer une cigarette. Elle fit une jolie parabole avant d’aller atterrir dans un bouquet d’orties. On avait beau être en fuite en plein maquis, il n’y avait pas de raison de ne pas se réjouir du geste heureux qui consiste à allumer sous le vent une cigarette du premier coup. Marcel était un parisien expérimenté habitué à allumer ses Gauloises dans les courants d’air de Saint-Lazare.

Mais le geste ne passa pas inaperçu. Et Marcel vit Bertrand, le chef de groupe, se précipiter vers lui et l’interroger avec beaucoup d’humeur afin de savoir immédiatement si oui ou non il avait des allumettes. Goguenard, le fumeur lui répondit « oui et même que c’était ma dernière ».

Après quelques mots sentis accompagnés de postillons en gerbe qu’il encaissa de son supérieur sans moufter, Marcel réalisa en quoi la colère de son chef était justifiée. Tout à l’heure en passant la rivière la grosse boîte d’allumettes familiale du peloton était sortie de la sacoche, vite emportée par les flots. Tout le groupe portait encore des vêtements humides et il s’agissait bien de savoir comment on allait allumer du feu.

« C’était ma dernière » répéta Marcel en exhalant un beau panache de fumée qui lui sortit à la fois de la bouche et des narines. Bertrand lui arracha des lèvres et l’invectiva sur un ton plus mesuré : « et des cigarettes, il t’en reste combien ? ».

C’était aussi sa « dernière » mentit-il. Ordre fut alors donné à chacun de ramasser des broussailles au plus vite et de tenter d’y mettre le feu à l’aide de la clope de Marcel. Très motivés à l’idée de se sécher enfin et même de se réchauffer, l’opération fut rondement menée. Et de flammèches fragiles en flammèches fragiles allumées au bout incandescent de la Gauloise, advint bientôt un feu de brindilles que rejoignirent en pyramides les plus fines branchettes qui jonchaient les environs.

Briquet à essence. Photo: Les Soirées de ParisCe n’est que plus tard, lorsqu’un vrai foyer solide vit tout le groupe s’asseoir autour, que Marcel sortit son paquet de Gauloises bleues à demi plein et en proposa à la ronde. Lui-même en prit une qu’il alluma avec son vieux briquet à essence qu’il tenait de son grand-père. « Sacré loustic de nom d’une pipe » commenta sobrement son chef. Mais il n’y avait déjà plus de quoi se mettre sérieusement en pétard.

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2 réponses à Du feu

  1. Catherine dit :

    J’aime beaucoup!

  2. de FOS dit :

    Amusant remake de la guerre du feu !

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