Les langues de nos pères

L'atlas des langues régionales. Photo: Les Soirées de ParisJe regarde le livre, énorme le livre. Il doit bien peser dans les trois ou quatre kilos, le poids de plusieurs siècles du parlé du « Grand Ouest » de la France. Un patois réanimé et résumé aujourd’hui en un atlas qui, de carte en carte, nous laisse découvrir et surtout entendre les mots de la vie rurale, tels qu’ils étaient probablement dits à la fin du XIXème siècle. Et puis, parfois un mot change, il dit la même chose mais il est différent, le voyageur aura franchi, en quelques kilomètres, une frontière invisible, peut-être est-ce là le reste d’une ancienne guerre « picrocholine » pourtant oubliée.
Le français officiel est né de l’ordonnance de Villers-Cotterêts que François 1er a porté sur les fonts baptismaux en août 1539. Pour faciliter la bonne compréhension des actes de l’administration et de la justice (dont l’obligation de tenir un registre des naissances !), elle leur impose d’être rédigés en français qui devient ainsi la langue officielle du droit et de l’administration, en lieu et place du latin.

Comme il fallait aussi donner un début à la littérature française, Ronsard, Du Bellay ou Rabelais furent désigné pour le rendez-vous. Tant pis pour le non choix d’autres œuvres, les voilà désormais jetées dans un cul-de-basse-lettre, celles écrites dans les autres langues du pays, qu’elles soient bretonne, provençale ou occitane. Le  peuple paysan s’intéressa-t-il à cette obligation  du français ? Sans doute pas, mais il envoya à l’Assemblée nationale de la Révolution les avocats, nés de cette autre révolution, et qui savaient parler fort face à la noblesse. Il fallut 1789, un Empire, une République, celle de Jules Ferry, et enfin la grande boucherie, celle que l’on fête à en dégueuler avec ce triste centenaire de 1914, pour que la Nation ne marche plus que d’une seule langue.

Quel travail, quelle course après le temps, à la fin des années soixante, on retrouvait encore des paysans ayant connu des parents et des grands parents parlant le patois local. Quelle énergie que de mettre son pas dans le pas du voyageur d’autrefois  et n’oublier aucun hameau, aucun village, aucun canton des départements de Vendée, Loire Atlantique, Deux Sèvres, Vienne, Charente et Charente Maritime, Gironde enfin.

Dans cet « Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest » (Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois) deux chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Geneviève Massignon et Brigitte Horiot ont ainsi collecté en tout, dans les années soixante, 615 termes ou locutions, déclinés jusqu’à 124 fois dans une carte pour certains.

Les mille et une façons de dire "cerise". Photo: Les Soirées de Paris

Les mille et une façons de dire  » il y a eu beaucoup de cerises ». Photo: Les Soirées de Paris

Ainsi la cerise par exemple, se prononce « sriz » sur l’ensemble des départements, (le terme est reporté en phonétique), sauf tout au sud, près des Charente, apparaît le mot « seriza », la langue d’oc s’invite, mais ne s’imposera qu’au delà la Garonne et son estuaire.

Je le feuillette, non seulement il est lourd mais il est aussi imprimé à l’italienne (il faut le lire dans sa  largeur). Dans nos campagnes, les sujets ne manquent   guère. Un mauvais cheval dans le nord sera appelé « vyœ bikwe » dans le nord des Deux Sèvres », « sal buré » au sud, et dans les charentes « in vyéy karn ». La vielle carne doit venir de là, « ros » aussi ( la rosse), mais curieusement le nombre de noms différents est étonnant  comme si un mauvais cheval n’avait pas le droit d’être nommé.

Tiens, voilà un oiseau ordinaire dont l’origine du nom semble bien curieux, la pie. Au sud de la Loire elle est appelée « margot » jusque quasiment la frontière nord des Deux Sèvres et de la Vienne, où elle devient brusquement « ajas ». Mais, entre les îles de Noirmoutier et d’Yeux on l’appelle « pi ». le livre nous laisse là, on ne saura jamais pourquoi margot est devenue une pie.

Une des spécialités culinaires du Marais poitevin qui s’étend de Niort vers La Rochelle est la sauce aux « lumas », un  civet d’escargots petit gris. Nos pères ne connaissaient pas l’escargot de bourgogne, on n’en trouve pas dans le coin. Le mot « luma » couvre totalement le nord jusqu’au niveau de l’ile d’Oléron. Au sud, la « kaguy» le remplace. De nos jours, cagouilles et lumas ont vu leur territoire se réduire en pot de chagrin et ne font plus cause commune que dans quelques restaurants du marais, et encore y sert-on parfois des bourgognes venus de Hongrie baignant dans un beurre d’ail et de persil. Ils ne sont plus que des escargots que le touriste oubliera vite.

Photo: Les Soirées de Paris

Photo: Les Soirées de Paris

Mais tout ça c’est déjà de l’histoire ancienne. Ici comme ailleurs la langue évolue, tout bouge, et les derniers vieux paysans s’en sont allés labourer ailleurs.
Il nous reste la douce nostalgie des choses passées. Un jour mon père m’apprit que la langue parlée en Anjou était la plus pure des langues du pays puisque le français choisi fut celui parlé là où les rois résidaient, c’est-à-dire entre l’Ile-de-France et le val de Loire.
Depuis dans mes écoles saumuroises, j’enfilais avec bonheur les zéros de mes dictées et de mes rédactions, persuadé que mes notes angevines valaient mieux que des dix sur dix stéphanoises. J’exagère sans doute mais comment expliquer que je garde presque cinquante ans après le doux souvenir des textes que l’instituteur dictait parlant haut dans mes oreilles des accords oubliés dont je me régale encore.

Et puis tout s’emballe, on suit comme on peut. Notre langue s’adapte à l’anglais, à internet ou à nos banlieues. Là où j’aurais écrit : une langue suit les modes, elle grappille aussi dans ce que peut nous ramener notre jeunesse dans ses bagages. Enfin bref, genre on se met en mode jeun’s, ch’ai pas vous mais moi je suis trop en kiffe depuis que c’est swag d’être lu cité Berlioz à Bobigny 😉

Je dis ça pas sûr d’avoir tout capté. Mais il devrait bien y avoir une bande de chercheurs du CNRS pour comprendre tout cela!
Je referme le bouquin retrouvé par hasard dans la bibliothèque de mon père. Le second tome est paru en 1974. Il va falloir que je trouve une voiture pour le ramener à Paris !

Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest
(Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois)

Geneviève Massignon, Brigitte Horiot

Éditions du Centre national de la recherche scientifique, 1974

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Une réponse à Les langues de nos pères

  1. A propos de particularités linguistiques et de leurs origines il me revient qu’ayant été un jour devant les ruines du château de Châlus Chabrol (région de Limoges), un autochtone m’avait expliqué que dans le coin on prononçait toujours les « r » à l’anglaise dans le patois local. Tout ça à cause de la présence de troupes anglaises en 1199. Richard Coeur de Lion y est même mort le 6 avril en faisant le siège du donjon, d’un carreau d’arbalète au cou. On peut aussi et toujours dans la région dénommer différemment selon les lieux le fait de mettre du vin dans la soupe: faire « chabrot », « chabrol » etc… PHB

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