Niki de Saint Phalle au Grand Palais: Ne tirez pas sur l’artiste

"La "tête". Niki de Saint Phalle. Photo: Valérie Maillard« J’étais une jeune fille révoltée ». En 1984, Niki de Saint Phalle, qui a alors cinquante-quatre ans, se souvient et liste quatre-vingt quatre items qui motivaient sa création dans les années 1960. A cette époque, l’artiste organise des tirs-happening à la carabine 22 long rifle, dont certains ont lieu dans des galeries ou à l’ambassade américaine (sic). Elle tire, ou fait tirer par d’autres (Jackson Pollock ou Robert Rauschenberg), sur des toiles enduites de plâtre, sous l’épaisseur duquel elle a enfoui des tubes de peinture.

Elle tire, faisant exploser les tubes et se répandre la couleur ; là où naissent les tableaux. D’où l’affiche de l’exposition-rétrospective que le Grand Palais lui consacre à Paris : Niki de Saint Phalle fixe l’objectif tenant une carabine menaçante que ne masquent pas les manches élégantes d’un chemisier à godets. Elle tire sur « la faim », « la soif », « l’injustice »… elle tire aussi sur « la saloperie » et la « trahison ».

Il est difficile d’éviter Niki de Saint Phalle. Le 29 octobre, Google a rendu hommage à Catherine Marie Agnès Fal de Saint Phalle, pour l’anniversaire de sa naissance en 1930. Ce jour-là, tout le monde a vu danser ses « Nanas » en ouvrant la page du moteur de recherche. On peut ne pas avoir envie d’aller voir Niki de Saint Phalle. Surtout si l’on a en tête ses sculptures callipyges ou ses structures protéiformes et que, non, décidément, on n’aime pas ça. Mais ce serait manquer l’opportunité de voir des œuvres que la plupart d’entre nous ignorent parce qu’elles ont été peu souvent exposées, comme ce « Rêve de Diane » (1970) qui resta vingt ans démonté (oublié ?) dans des caisses de bois. Ce serait peut-être même manquer de se surprendre à aimer.

Monkey. 1960-1961. Photo: Valérie Maillard

Monkey. 1960-1961. Photo: Valérie Maillard

Niki de Saint Phalle est paradoxalement l’une des artistes les plus populaires du XXe siècle et une part importante de son œuvre demeure inconnue. Reste à savoir comment aborder celle qui orchestrait sa promotion – y compris dans les médias – pour exister ailleurs que dans son atelier. Celle qui a été pointée du doigt parce qu’elle se « commettait » (pour conquérir sa liberté et organiser son autonomie financière),  en créant des « Nanas-ballons » pour les enfants et autres bijoux pour les femmes. Bien avant l’américain Jeff Koons qui édite aujourd’hui sans problème ses objets-sculptures chez les cristalliers et porcelainiers. Reste à savoir aussi comment ne pas appréhender l’œuvre de Niki de Saint Phalle uniquement à travers le filtre du traumatisme laissé par le viol qu’elle a subi de son père alors qu’elle était enfant. Ou bien à travers celui de la schizophrénie qui fut diagnostiquée chez elle quelques années plus tard.

Cependant, on peut envisager plus légèrement cette exposition et se laisser porter par la grande variété d’œuvres et de documents audiovisuels réunis (200), servis par une scénographie de bonne qualité. Niki de Saint Phalle, artiste franco-américaine mondialement reconnue, a laissé son empreinte partout : en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Israël et aux Etats-Unis. Elle a conçu des structures géantes, des maisons, des espaces de jeux pour enfants, des jardins… C’est ce que racontent les documents de l’Ina, où Niki de Saint Phalle apparaît maitrisant l’art de l’interview.

Au début de sa carrière, elle a commencé petit. En taille s’entend. Ses créations rassemblaient quantité d’objets qu’elle acquérait ou récupérait. Des singes en peluche, des bouts de ficelle et beaucoup de petits sujets en plastique fixés sur une planche de bois.

La mariée ou Eva Maria. Niki de Saint Phalle. Photo: Valérie Maillard

La Mariée ou Eva Maria (1963). Photo: Valérie Maillard

Sa « Mariée ou Eva Maria » (1963) sur sa monture bigarrée préfigurait déjà l’univers de ses futures « Nanas ». Niki de Saint Phalle arrêta ses tirs à la carabine du jour au lendemain « c’était devenu comme une drogue » pour se consacrer à ses femmes fessues et ventrues, dont l’apparence était et reste encore à l’opposé des canons de beauté imposés aux femmes. « Le communisme et le capitalisme ont échoué, disait-elle en 1965. Nous avons le Black power alors pourquoi pas le Nana power ? Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale. » Pour des déclarations comme celle-ci elle fut regardée en féministe et même approchée par les mouvements de l’époque. Elle réfléchit, mais pour conserver sa liberté d’action elle décida de n’appartenir à aucun. Pragmatique, elle décréta qu’elle était pour l’égalité des droits et que son féminisme s’exprimait déjà dans sa vie et dans son œuvre…

La question raciale, la dimension politique (ses obsessions à l’époque de la Guerre froide puis son engagement contre George Bush) ou encore ses références à l’art primitif mexicain témoignent de l’importance des sujets américains dans son œuvre. De son univers on retient aussi l’influence de Dubuffet, de Pollock. Pourtant Niki de Saint Phalle se situe en dehors de toute tendance et de tout mouvement. Résolument singulière.

Niki de Saint Phalle au Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Jusqu’au 2 février 2015.

L’une des œuvres de Niki de Saint Phalle « La Cabeza », un énorme crâne dans lequel le public peut circuler librement, n’a jamais voyagé en dehors des Etats-Unis. Elle est présentée au Cent Quatre dans le prolongement de l’exposition du Grand Palais. Le Cent Quatre, 106 rue d’Aubervilliers, 75018 Paris. Jusqu’au 1er février.

La toilette (1978). Niki de Saint Phalle. Photo: Valérie Maillard

La Toilette (1978). Niki de Saint Phalle. Photo: Valérie Maillard

 

 

 

 

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