Cèpes d’Etat façon Denis Tillinac

Couverture du dernier livre deTillinac. Photo: Les Soirées de ParisDenis Tillinac est l’un des très rares journalistes et écrivains compétents pour attraper deux présidents de la république par l’angle corrézien. Le titre de son dernier ouvrage, « Chirac, Hollande, une histoire corrézienne », nous éclaire conséquemment d’un prisme aussi inédit que passionnant sur cette province qui nous façonna par deux fois deux chefs d’Etat, bien loin de la twittosphère qui nous déglingue le climat bien plus sûrement que les gaz à effet de serre.

Corrézien lui-même, Denis Tillinac nous explique en quoi ce creuset perdu entre Tulle et Brive en passant par Ussel et Egletons a propulsé à l’Elysée deux hommes issus tout à la fois de l’énarchie et de la Cour des comptes. Il raconte qu’un jour, François Hollande qui débutait dans l’opposition locale, interpelle Jacques Chirac lequel s’enquiert alors de l’identité de son interlocuteur. Reprenant une saillie de Chirac le concernant, Hollande lui répond qu’il est celui dont la notoriété est moindre que celle du « labrador de Mitterrand ». Et vous faites quoi dans la vie, lui rétorque Chirac en substance. « Je suis auditeur à la Cour des comptes » répond Hollande. « Comme moi ! » s’esclaffe alors celui qui allait le précéder à l’Elysée. C’est avec des détails comme cela qu’une complicité se tisse.

Journaliste localier, écrivain classé réactionnaire heureux, ancien soutien de Sarkozy, Denis Tillinac, n’a pas son pareil pour nous expliquer en quoi la Corrèze se trouve à l’origine de ces deux destins hors du commun. Il nous sert ses connaissances comme un bon plat de cèpes local que nous dégustons dans tous les détails, le plus souvent à la sauce radicale et additionné pêle-mêle de condiments gaullistes et communistes. Qu’il s’agisse des hommes (Henri Queuille, Jean Charbonnel, Jacques Delors, Pierre Dauzier…), qu’il soit question des lieux fréquentés par les deux hommes comme les brasseries stratégiques locales ou les succursales parisiennes, il fallait bien un expert pour cartographier et légender tous les mystérieux réseaux qui font de la Corrèze une antichambre du palais de l’Elysée.

Ils ne sont pas de la même génération. Chirac tutoie Hollande qui le vouvoie « respectueusement » nous apprend l’ouvrage. Le premier n’a pas son pareil pour le contact avec les gens mais le second apprendra vite les ficelles du terrain et gagnera nombre de mandats où il était pourtant trop vite donné perdant.

C’est la Corrèze qui a « construit » Chirac, « instruit, légitimé, réconforté. C’est en Corrèze qu’il a découvert la France des profondeurs, ses ressacs, ses permanences ». Denis Tillinac nous plonge dans les détails du clientélisme, des querelles de clochemerle dissoutes dans le Ricard par un Chirac qualifié de « cordial » tandis que son successeur serait plutôt « jovial »: la frontière est toujours mince. La photo de couverture (La Montagne, A.Gaudin) qui les réunit à Sarran en 2011 en dit long sur cette fraternité d’armes. Elle représente aussi cette réconciliation que les Français adorent consommer à l’heure de l’apéro.

Chirac, Hollande, une histoire corrézienne. PlonPhoto: LSDP

Chirac, Hollande, une histoire corrézienne. Plon. Photo: LSDP

Il y a du tendre chez Tillinac qui avoue de la sympathie pour Chirac mais aussi pour Hollande lequel a été un peu chroniqueur comme lui. L’ex-localier a beaucoup observé l’actuel chef de l’Etat. Alors qu’il partage un jour une table avec des convives plutôt à droite, il voit de loin François Hollande attablé seul le nez dans des dossiers à une époque où sa cour n’existait presque pas. Tillinac révèle s’être retenu de l’inviter à les rejoindre. Ce qui réunit ces trois hommes, le journaliste et les deux politiques ? De l’empathie et de la sympathie incontestablement, qui débordent les clivages. A force d’arpenter les mêmes terrains, de fréquenter  les mêmes gens dans les mêmes lieux, les mêmes trains, les mêmes réceptions, les liens sont inévitables et on comprend mieux pourquoi l’un soutiendra l’autre et pourquoi l’autre rendra régulièrement visite à l’ex-président  que l’on dit affaibli.

L’on s’amuse peut-être davantage en Corrèze qu’à Paris. Ce livre savoureux comme un produit de terroir, rappelle une scène de rencontre en avril 2011 entre François Hollande, Bernadette Chirac et Nicolas Sarkozy tout ce beau monde étant en campagne à la campagne. Dialogue : « Vous êtes allés en forêt? Vous avez trouvé des cèpes? », flûte François Hollande. « Vous croyez que j’ai emmené Bernadette aux champignons?« , lui répond Nicolas Sarkozy sans se démonter.

Le livre de Denis Tillinac, écrit d’une plume très sûre, se lit sans difficultés. La somme des anecdotes nous informe autant qu’elle nous amuse. C’est bien Tillinac, cette fois, qui emmène ses lecteurs aux champignons.

Chirac, Hollande, une vraie histoire corrézienne. Par Denis Tillinac. Plon, 17,90 euros.

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2 réponses à Cèpes d’Etat façon Denis Tillinac

  1. person philippe dit :

    Merci Philippe,
    pour cette petite balade corrézienne…
    J’ai un rapport curieux à Tillinac : quand je l’entends dans des émissions de café du commerce médiatique – genre « grosses gueules » ou « on déballe nos idées reçues » – il m’insupporte en incarnant le « réac » rugbyman champion de ce bon sens qui est toujours univoquement très à droite ; quand il m’arrive d’ouvrir un de ses livres genre « boulevard des maréchaux » ou « Dernier verre au Danton », mon jugement se fait plus tendre et j’éprouve de la sympathie pour ce grognon post-Hussard…
    Me voilà donc contraint de lire ce nouveau bouquin… Encore merci, Philippe, de me permettre de n’être pas totalement sectaire !

  2. jmc dit :

    Même tendresse parfois contrariée d’agacement pour notre grognard des Lettres. Son style lui ouvre – presque – toutes les indulgences. J’ai en mémoire le morceau de bravoure écrit dans Le Monde après la dissolution ratée de son ami Chirac. Je le posterai ici si je le retrouve..

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