Jours de débauche et de liberté au Palais de Tokyo

Détail d'une oeuvre de Dran au Palis de Tokyo. Photo: LSDPIl s’appelle Dran et a investi pour sa part les escaliers reliant deux niveaux du Palais de Tokyo. Impossible de ne pas marquer le pas tellement son œuvre est fascinante. Cet artiste toulousain a joué avec les portes, les luminaires, les extincteurs. Il a accaparé tout l’espace disponible pour nous raconter une histoire sans fin notamment inspirée de Lewis Carroll. C’est l’endroit à ne pas rater car au milieu de l’exposition Inside (jusqu’au 11 janvier), il est tout à fait possible de passer à côté de certaines œuvres qui jalonnent une scénographie proprement foisonnante.

Normalement un musée ça se visite. Avec Inside ça s’explore.  Dès le début de ce palais en déconstruction, l’agencement général vous happe pour ne plus vous lâcher. Ca commence par ce tunnel suspendu en plastique, dans lequel on peut grimper pour une vue unique au-dessus du hall et de ses visiteurs. Cette exposition géniale vous conduit ensuite de surprises en surprises où finalement, même les déconvenues sont bienvenues.

Officiellement, le propos est d’inviter le visiteur à une « traversée à l’intérieur de soi (Inside) dont l’espace d’exposition serait la métaphore« . Un parcours « tant physique que psychique » nous fait « traverser deux niveaux du palais de Tokyo métamorphosé par les artistes de façon à ce que, d’une installation à l’autre, nous soyons toujours à l’intérieur d’œuvres qui nous conduisent en nous, de la peau jusqu’à nos pensées les plus secrètes « . Traduction : « lâchez-vous un peu les gars ». Et résultat, une vraie débauche d’expression artistique au milieu de laquelle, il est bon de se laisser aller.

Citons Marcius Galan avec sa pièce en trompe l’oeil puisqu’il nous fait croire qu’elle est fermée par une cloison de verre. Il y a ce local à la lumière si intensément blanche que l’on chausse, comme le gardien, une paire de lunettes solaires sur le nez. Dans une autre enceinte, la lumière rouge saturante semble plonger votre cerveau dans une friture immédiate au point qu’il est difficile de s’y attarder au delà du « selfie » de rigueur. Plus loin, de drôles de sculptures modelées pratiquent des accouplements improbables. L’on marque un arrêt prolongé devant ce refuge en bois où l’artiste Stéphane Tidet a organisé une grosse pluie intérieure et son idée n’est pas bête car les intempéries in vitro font aussi partie de nos vies.

Oeuvre de Dran sur les murs du Palais de Tokyo. Photo: LSDP

Oeuvre de Dran sur les murs du Palais de Tokyo. Photo: LSDP

Mais au bilan, s’il fallait n’en retenir qu’un ce serait Dran qui file l’anecdote sur des murs dont la finalité se limite en principe à accompagner froidement les visiteurs. Son histoire qui semble sans fin, reliée de fil en fil, s’est incroyablement épanouie dans les limites de l’espace dévolu, confrontant des souvenirs d’enfance à la dure réalité de l’existence et de ses angoisses.

Un petit garçon qui vomit un monstre, une femme qui ouvre une fenêtre sur un mur de briques, un Jiminy Criquet qui s’époumone au pied d’un Pinocchio martyrisé en train de couper ses liens, un cerveau tentaculaire qui s’évade d’une boîte crânienne, une araignée suspendue à une plaque rappelant les consignes à suivre en cas d’incendie, une petite fille que l’on pousse dans le vide, un œil énorme et génial construit autour du luminaire en place, un lot de bagages surmonté d’une inscription « je reviens ne m’attendais pour manger » dans le style « Omar m’a tuer », un petit bonhomme prisonnier d’un flacon… Dran a pratiqué ici une séance de graffiti incroyablement féconde et paradoxalement séduisante parce que touchante et glauque à la fois. Un coup de maître dont il est indispensable de profiter car probablement voué à l’effacement.

Parmi toutes les manifestations qui courent jusqu’en janvier, celle-là est la plus déroutante, la moins conventionnelle, la plus irrévérencieuse, la plus abondante, la plus surprenante enfin. Une scénographie débridée avec du bon, du moins bon et du très bon, voilà qui fait d’Inside une destination prioritaire.Quel bon coup vraiment que cette exposition collective, qu’à peine quittée, l’envie d’y retourner nous prend.

Œuvre de Dran sur les murs du Palais de Tokyo. Photo: LSDP

Œuvre de Dran sur les murs du Palais de Tokyo. Photo: LSDP

 

 

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5 réponses à Jours de débauche et de liberté au Palais de Tokyo

  1. Catherine dit :

    merci. Cela donne très envie d’y aller!

  2. VAM dit :

    Je ne connaissais pas Dran et l’envie trottait en moi d’aller voir Inside… Voici un excellent article, où on sent que l’auteur se trouvait encore en état jubilatoire en l’écrivant, sans aucun doute car c’est le résultat d’un très belle expérience artistique. Comme le disait Marcel Duchamp : « c’est le regardeur qui fait l’œuvre »… Dont acte, je vais y aller!

  3. de FOS dit :

    Philippe, ton enthousiasme est communicatif. Je mets la visite en tête de mes destinations.

    • de FOS dit :

      J’y suis allée, j’ai visité, je suis revenue emballée.
      Dran est époustouflant avec ses dessins expressifs à l’humour décalé utilisant l’espace.
      J’ai beaucoup aimé aussi l’effet surprenant des sculptures arborescentes (j’aime les arbres…).
      Quel concentré de talent et d’imagination !

  4. Witt dit :

    Oui ça donne envie d’aller voir…

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