Au Louvre, Philippe Djian exhorte au voyage

Photo: Guillemette de FosBercé aux roulis lyriques du récit d’Homère, entraîné par le rouleau de « Sur la route » de Kérouac, contraint à l’évasion par l’impérieux poème de Cendrars (1), Philippe Djian n’a pas résisté à l’appel au voyage du plus grand musée du monde. Le Louvre l’a en effet  invité à puiser dans ses  divers départements  des œuvres uniques évoquant le déplacement sous toutes ses formes. Fabuleuse mission de récolte pour l’écrivain obsédé de mobilité, soucieux de garder une valise toujours prête sous son lit.  

Tragique ou fabuleux, réel ou imaginaire, profane ou sacré, libérateur ou aliénateur, éphémère ou interminable, le voyage se fait à l’occasion rêverie, fuite, pèlerinage, dépaysement, naufrage… La liste est longue des adjectifs qui donnent son sens au mouvement. Déplacement dont Aldous Huxley fit  le propre de l’homme, appliqué à la matière.

Marier art et littérature en se jouant de la géographie planétaire comme de l’échelle du temps,  l’expérience est jouissive pour l’écrivain curieux. A fouiner des pièces exceptionnelles dans les réserves du musée et les collections privées, l’homme en noir dut ressentir un vertige du même ordre que celui éprouvé il y a vingt ans quand il publia pour la première fois sous La Blanche… Gallimard est d’ailleurs de l’aventure, qui  coédite avec le Louvre le catalogue de l’exposition, enrichi d’un bref inédit de l’auteur.

Première édition de la Comédie de Dante. Photo: Guillemette de Fos

Première édition illustré de la Comédie de Dante. Photo: Guillemette de Fos

A l’ami visiteur, Philippe Djian présente sa collection avec la prunelle qui frise et la lippe jubilatoire du chineur qu’éblouissent ses pépites.  En maître de cérémonie de sa fort chic brocante, il montre ces émouvants fragments de textes babyloniens sur tablettes en argile datant d’un millénaire avant notre ère.

Il  pointe aussi cet exemplaire unique de la première édition illustrée de la Comédie de Dante dont la première page s’orne d’une gravure de Baldini (évoquant les ténèbres de l’inframonde) et d’un portrait miniaturisé du poète  (en coiffe médiévale rouge) peint par Botticelli. L’Enfer illustré par le peintre de l’optimisme,  il fallait y penser.

Il y a aussi ces deux vases « homériques » de plusieurs siècles avant notre ère qui racontent les exploits du héros de la guerre de Troie. L’un, à figures rouges, évoque Ulysse et ses compagnons massacrant les prétendants de Pénélope. L’autre  à figures noires représente le héros aux mille ruses attaché sous le ventre du bélier pour échapper au Cyclope Polyphème. La finesse du trait rectiligne qui immortalise le profil grec du héros sur le contenant bombé laisse le visiteur pantois.

Comme cette gravure de Dürer représentant Saint-Christophe le patron des voyageurs. C’est une merveille de tracés parallèles ou croisés d’où surgissent  – comme par miracle – volume, densité et matière. Mieux qu’une salle de sport, ces hachures  gonflent les muscles du passeur échine courbée, main crispée sur le bâton et genoux fléchis par l’effort. Qu’un tel  colosse peine à transborder le chérubin auréolé qui empoigne sa chevelure tient déjà du surnaturel, question rapport de force. Autre dessin et autre prouesse technique avec cette série de gravures au burin et à la pointe sèche relatant la fuite en Egypte.  Par retouches successives, Rembrandt fait jaillir de l’ombre personnages et décor.  Le peintre maîtrise à l’envers  le procédé qui au cinéma simulera la nuit américaine trois siècles plus tard.

Les œuvres exposées racontent toutes une histoire. Telle cette estampe gravée au burin qui relate, façon bande dessinée, la légende italienne du pendu-dépendu. Trois pèlerins injustement accusés de vol  par un aubergiste durent  leur salut à l’envol  providentiel  d’un poulet.  Un miracle attribué à Saint-Jacques par delà les Pyrénées si bien que le pèlerin qui chemine vers Compostelle ne s’étonne pas de voir deux volatiles (vivants !) encagés dans une église en souvenir de l’exploit de l’Apôtre majeur.  Les péninsules  sont terres propices aux prodiges…

Comment n’être pas intrigué par ce livre ouvert posé sur quatre hautes colonnes de rames de papier ? Intitulé « Corps 1 », ce montage littéraire regroupe en un unique opuscule les écrits des 70 inspirateurs de l’auteur de « La société des spectacles ».  Typographie réduite au minimum plus absence de tabulation compriment  en moins de 800 pages l’équivalent de 66 000 pages de texte imprimées en en corps habituel !  Question cellulose l’œuvre inspirée par Guy Debord eut pu s’intituler « quand l’arbre cache la forêt ».

gravure de Dürer représentant Saint-Christophe le patron des voyageurs. Photo: Guillemette de Fos

Gravure de Dürer représentant Saint-Christophe le patron des voyageurs. Photo: Guillemette de Fos

Deux vidéos  invitent  à la poésie. Dans l’une, signée Bill Viola, un couple émerge peu à peu – telle une décalcomanie – d’un nulle part de brumes flottantes couleur sépia. Il marche en faisant du surplace et on se demande si c’est le couple qui s’approche ou le décor qui bouge. Interrogation autant métaphysique que physique.

L’autre vidéo assemble de courtes séquences dans lesquelles  des artistes  illustrent le thème du voyage d’une citation de leur choix. Montés en boucle selon la logique du « cadavre exquis », ces fragments forment une compilation chimérique originale. Et familiale : y ont œuvré Année 15 et Loïc, épouse et fils de l’écrivain. Partir, c’est une quête d’ancrage comme  jadis Ulysse retrouva  Pénélope et Télémaque à Ithaque.

Sont-ce les artistes qui alimentent  écrivains et poètes ou bien est-ce  l’inverse ? se demande-t-on à l’issue de la visite. Philippe Djian a sa réponse : « L’écrivain est comme un peintre, à ceci près qu’il doit fabriquer ses couleurs lui-même. Et certaines sont si rares qu’il faut sillonner le globe, connaître le désespoir et les nuits sans sommeil avant de trouver une poignée d’ocre incandescent ou un grain de bleu opalin, et le plus souvent  pour rien, pour faire tenir debout une toute petite phrase et l’empêcher de mourir d’asphyxie ».  Belle façon de concilier la plume et  le pinceau.

Jusqu’au 23 février

(1) L’un des premiers poèmes du recueil Feuilles de route intitulé « tu es plus belle que le ciel et la mer« .

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