Voyage à la rencontre de l’autre au Moyen Âge

Dans l’une de ses ballades le poète Eustache Deschamps (1340-1404) écrivait : « Il ne scet rien qui ne va hors ». Si pour les hommes et les femmes du Moyen Âge la motivation au voyage n’était pas toujours la connaissance – celle que l’on acquiert en sortant de chez soi –, ils étaient, de fait, de grands itinérants. Ainsi, pour changer de seigneurie (les redevances féodales étaient lourdes pour les serfs qui n’étaient pas attachés à la terre), pour vivre mieux ailleurs, pour accomplir un pèlerinage ou simplement pour faire du commerce, la société médiévale, toutes strates confondues, se déplaçait.

Pour les plus humbles les déplacements s’effectuaient à pied et sans chaussures (un luxe que l’on réservait à d’autres occasions). Pour les plus fortunés, ceux qui transportaient des bagages ou faisaient commerce de marchandises, il y avait le chariot et le bateau. A cette époque, les portulans (cartes maritimes) de la mer Méditerranée et de la mer Noire facilitaient la navigation. Depuis la fin de l’Antiquité, le voyageur terrestre avisé disposait de cartes élaborées où figuraient les voies romaines. Des cartes telles que ce fac-similé de la « Table de Peutinger » (qui est arrivée jusqu’à nous grâce à une copie du XIIIème siècle), visible à l’entrée de l’exposition « Voyager au Moyen Age », organisée par le musée de Cluny de Paris. Il s’agit d’une carte de l’époque romaine de 6 mètres linéaires raboutés en une seule pièce, qui englobe une zone géographique s’étalant des îles britanniques à l’Asie, en passant par l’Arabie et la Mésopotamie.

Les usages du voyageur médiéval sont révélés à travers les objets qu’il emportait avec lui. C’est la partie la plus attractive de l’exposition. Les minis chandeliers gigognes aux pieds repliables, le peigne dans son étui de cuir, les petits coffrets de voyage et la boîte de jeux portative apportaient confort et réconfort à celui qui partait en terre inconnue. L’une des plus jolies trouvailles est un « Guide du pèlerin en Terre sainte » (XVème siècle), magnifique ouvrage relié en cuir d’environ 10 centimètres de long sur 5 d’épais, qui devait se loger facilement dans les fontes d’une selle ou les replis d’une cape. Il contient des notions d’histoire de l’Orient et des informations pratiques sur les religions et les langues parlées par les peuples locaux. Il est l’ancêtre le plus vraisemblable de notre « Guide du routard ».

Au Moyen Age, le voyageur, quelle que fût sa condition, n’effectuait pas de trajet, même court, sans se placer sous la protection d’un saint patron ; afin de tenir à distance maladies, mauvaises rencontres et embûches diverses. Des reliques ou des effigies de Saint-Christophe (qui aida l’enfant Jésus à traverser un cours d’eau dangereux – Christophe, littéralement christo-phoros, celui qui porte le Christ), étaient ainsi emportées dans les bagages. Le pèlerinage jusqu’à Compostelle sur le tombeau de Jacques (l’un des premiers disciples de Jésus et le probable évangélisateur de l’Espagne) débuta en l’an mil ; il devint le pèlerinage chrétien le plus pratiqué après celui de Rome.

Guide du pélerin. Musée de Cluny. Photo: Valérie Maillard

« Le devisement du Monde », autrement connu sous le nom de « Livre des merveilles » est le plus célèbre des récits de voyage du Moyen Age. Daté de 1298, il est l’un des premiers ouvrages rédigés en prose européenne moderne. Il rassemble les connaissances acquises par Marco Polo pendant son séjour de vingt-quatre ans à la cour de l’empereur de Chine Kubilai Khan. Il est parfois considéré par les historiens comme un livre de reportages. Un exemplaire ayant appartenu au duc Jean de Berry (sans doute pas le mieux conservé des exemplaires existants encore) figure parmi les objets exposés.

 

L’exposition, éclatée en de nombreux items qui n’ont pas forcément de liens entre eux, donne l’impression que les organisateurs ont voulu illustrer le thème du voyage dans toutes les nuances de l’acception. A tort. En effet, le mariage et la mort (le « dernier voyage ») nécessitaient-ils être abordés ici ? Par ailleurs, la volonté d’établir des parallèles avec notre époque contemporaine n’est pas sensible, contrairement à ce qu’annonce le descriptif de présentation de l’exposition. Cependant, le parcours déroule de façon plaisante, chacun pouvant s’en emparer à sa guise dans un sens ou dans un autre, sans nuire à l’appréciation de l’ensemble.

Plus de 160 œuvres et objets, dont certains de grande qualité, sont ainsi réunis dans le frigidarium, ce magnifique espace voûté de près de quinze mètres de haut du musée de Cluny. Pour rappel, l’endroit est un vestige majeur des « termes du Nord » de Lutèce qui a bénéficié d’une restauration de ses parements et de ses enduits conservés en 2009. Cette exposition est la première d’une série de quatre partagée avec trois autres institutions européennes appartenant au réseau des musées d’art médiéval : le musée épiscopal de Vic en Catalogne, le musée du Bargello à Florence et le musée Schnütgen à Cologne. A Paris, elle est à voir avant le 23 février prochain.

Valérie Maillard

Musée de Cluny, musée national du Moyen Âge, Place Paul Painlevé, Paris 5ème. Jusqu’au 23 février.

Chandeliers et objets de voyage. Musée de Cluny. Photo: Valérie Maillard

Chandeliers et objets de voyage. Musée de Cluny. Photo: Valérie Maillard

 

 

 

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Une réponse à Voyage à la rencontre de l’autre au Moyen Âge

  1. de FOS dit :

    Passionnant !

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