Studio 104, faites entrer les témoins

La Maison de la Radio. Photo: Radio France/Christophe AbramowitzL’auteur de ces lignes n’avait pas repris le chemin de la Maison de la Radio depuis que, jeune étudiante, elle se rendait régulièrement avec une amie assister aux enregistrements publics de pièces d’auteurs contemporains dans le cadre du Nouveau répertoire dramatique de Lucien Attoun. Ces séances présentées par ce grand homme de théâtre qu’est Lucien Attoun étaient des moments de pure intelligence et de bonheur artistique complet. ­­

Le Mal court de Jacques Audiberti avec Isabelle Carré, François Morel et Danièle Lebrun reste un grand souvenir de théâtre. Une invitation pour le concert fiction Une aventure de Huckleberry Finn d’après le célèbre roman de Mark Twain, arrivée on ne sait trop comment, fit son petit effet « madeleine de Proust » et nous conduisit à nouveau sur le chemin de Radio France, en famille cette fois-ci.

La célèbre Maison, qui a fêté ses cinquante ans en 2013, est toujours aussi noble et imposante. « A tant d’idées, de mots, d’images, de sons lancés sur les ondes merveilleuses…fallait-il une maison ? Oui ! » déclarait le général de Gaulle lors de l’inauguration du bâtiment le 14 décembre 1963. Depuis, l’auditorium et le mythique studio 104 ont fait peau neuve.

Avec ses 856 places, ses couleurs chaudes et accueillantes – des sols, murs et plafonds aubergine avec des sièges au dégradé de couleur rouge, orange et jaune – et ses qualités phoniques exceptionnelles, le Studio 104 est un lieu on ne peut plus agréable.

Au programme donc ce soir-là : Une aventure de Huckleberry Finn d’après Mark Twain dans une adaptation de Pierre Senges et réalisée par Laure Egoroff.

Assister à l’enregistrement d’une fiction radiophonique, c’est être témoin de la fabrication de cette fiction, un témoin privilégié cela va sans dire. Le spectateur est invité à voir ce que l’auditeur, lui, derrière son poste de radio ne voit pas et qui n’est pas destiné, à l’origine, à être vu. Cette histoire racontée uniquement avec des sons ( voix des comédiens, musique, ambiances sonores, bruitages ) est de façon tout à fait exceptionnelle portée à notre regard, comme si nous étions conviés, en quelque sorte, à partager un secret.

Le plateau est divisé en trois parties : les musiciens côté jardin, les comédiens au centre et la bruiteuse côté cour. L’enregistrement public nécessite trois régies nous explique-t-on : une placée au milieu du public pour une diffusion optimale du son à l’attention des spectateurs, une située sur scène, juste derrière les musiciens, pour le « retour » des comédiens et une dernière à l’extérieur, dans un camion installé dans la cour de Radio France, pour l’enregistrement à proprement parler, à l’attention des auditeurs.

Vous l’aurez compris, l’enregistrement d’une fiction est une opération complexe qui nécessite une débauche de moyens techniques, une équipe impressionnante ainsi qu’une importante préparation technique afin que chacun sache à quel moment intervenir à la seconde près.

Le plateau bien évidemment reste éclairé tout au long de l’enregistrement. Cependant, quelques effets de lumière se produisent de temps à autre, tenant compte de la présence d’un public dans la salle. Le spectacle commence avec l’entrée du premier comédien qui vient se placer devant un micro et lire son texte tout en faisant mine de ramer avec une branche d’arbre tandis que la bruiteuse, elle, se charge de réaliser le bruit du mouvement de la rame dans l’eau à l’aide d’une planche dans une bassine d’eau. Le narrateur, dans sa tenue dépenaillée de vagabond, n’est autre que Huckleberry Finn, le jeune héros de cette aventure. La musique vient ensuite s’ajouter tout doucement à la voix du comédien et à l’ambiance sonore. La magie opère alors: nous quittons le XVIème arrondissement de Paris pour les rives du Mississipi. Le blues de la Nouvelle-Orléans nous transporte à des milliers de kilomètres. Les moments de jeu alternent avec des morceaux de musique chantés. Les musiciens sont excellents ( alto, contrebasse, batterie, clairon, trombone, slide guitare, guitares ) et le chanteur américain Karl W. Davies, exceptionnel. Acclamé par le public, il ira même jusqu’à faire un rappel à la fin du spectacle. Les comédiens et comédiennes ( Ivan Cori, Jonathan Manzambi, Laurent Lederer, Marie-Christine Orry, Bernadette Le Saché et Thomas Solivères, pour tous les citer ) s’avèrent très justes. Il est amusant d’observer les bruitages. L’ensemble est tout à fait plaisant.

Et pourtant, cette Aventure de Huckleberry Finn nous laisse sur notre faim. Si l’ambiance du Sud est bien présente, Mark Twain est le grand absent de cette représentation et c’est bien dommage. Que reste-t-il de ce grand roman picaresque paru en 1884, chef d’œuvre de la littérature américaine ? Pas grand chose. Le titre, d’ailleurs, – soyons honnêtes – nous avait mis en garde : il s’agissait d’une aventure d’Huckleberry Finn – et non de plusieurs – ainsi que d’une adaptation. Nous étions prévenus. Aucun message trompeur en l’occurrence. Cependant le texte est ici réduit non pas à sa substantifique moelle, mais à sa plus mince épaisseur. Il s’agit davantage de l’histoire de Jim, l’esclave qui s’est enfui de chez Miss Watson pour tenter de regagner le Nord abolitionniste en remontant le Mississipi et gagner ainsi sa liberté, que de l’histoire de Huckleberry Finn à proprement parler. Par ailleurs, le personnage de Jim est caricatural à l’extrême, sans aucune nuance. Le rôle du Duc concentre à lui seul les deux escrocs que sont Bridgewater et le Dauphin. Il est tout simplement incompréhensible si l’on ne connaît pas l’histoire un minimum. De même le spectateur néophyte ne peut-il comprendre l’arnaque que le Duc a mise sur pied : faire payer des représentations théâtrales sans contenu, avant de prendre la fuite. Les deux sœurs Coleman, Martha et Doris, sont également anecdotiques. Un beau moment reste cependant les retrouvailles de Huckleberry Finn avec Tom Sawyer.

Il serait intéressant de savoir ce que les enfants, nombreux parmi les spectateurs, auront retenu de cette histoire. Nous ne pouvons que leur conseiller de lire les deux romans de Mark Twain et tout particulièrement le premier, plus facile d’accès. D’ailleurs, le concert fiction de l’opus précédent, Une aventure de Tom Sawyer, que l’on peut écouter en podcast sur France Culture est plus convaincant, le roman étant sans doute plus facile à transposer. En effet, Les Aventures de Huckleberry Finn, contrairement à son prédécesseur, est bien plus qu’un livre pour la jeunesse. Considéré par beaucoup comme le livre fondateur de la littérature américaine moderne, sans doute est-il impossible d’en faire une fiction radiophonique d’une heure. Hemingway lui-même n’a-t-il pas dit « Toute la littérature moderne américaine découle d’un livre de Mark Twain intitulé ‘‘Huckleberry Finn »… C’est le meilleur livre que nous ayons eu. Tout ce qui s’écrit en Amérique vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a rien eu d’aussi bon depuis.» ?

Alors même si Mark Twain n’aura pas été le grand gagnant de cette soirée, même si cette fiction n’aura pas été une réussite complète, il est certain que les enfants auront vécu une expérience enrichissante et sans doute inoubliable. Ils auront découvert le monde magique de la radio avec ses secrets de fabrication, le mystère qui peut se cacher derrière les sons…

Isabelle Fauvel

Le concert fiction Une aventure de Huckleberry Finn sera diffusé sur France Culture le dimanche 28 février 2016 de 21h à 23h dans l’émission Théâtre et Cie suivi d’une lecture de La vie sur le Mississipi de Mark Twain.
Podcast Une aventure de Tom Sawyer d’après Mark Twain.

Prochains concerts fictions : jeudi 25 et vendredi 26 février à 19h « Le dernier livre de la Jungle » d’après Rudyard Kipling.

Studio 104. Photo: Radio France/Christophe Abramowitz

Studio 104. Photo: Radio France/Christophe Abramowitz

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Une réponse à Studio 104, faites entrer les témoins

  1. Flourez BM dit :

    Belle évocation du 104, lieu en effet assez magique. Mes souvenirs y sont de musiques contemporaines, particulièrement acousmatiques, et à vrai dire, c’était bien des histoires fabuleuses.

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