Avec le « Passé imparfait », Julian Fellowes défie le roman de gare

Passé imparfait-Photo-LBMJ’adore arriver une bonne heure en avance à la gare avant de prendre le train, et me plonger dans les rayonnages non pas à la recherche d’un roman de gare (expression délicieuse…), mais le cœur battant néanmoins… sait-on jamais ? C’est ainsi qu’au Relay de la gare de Lyon, le 21 décembre dernier, je « tombais » (comme on tombe amoureux…) sur un épais livre de poche de la collection 10/18 intitulé « Passé imparfait » par… Julian Fellowes . Rien de moins que le scénariste de « Gosford Park » (2001) de Robert Altman et de la série britishissime « Downton Abbey » !

Ces choses là ne se discutent pas : j’ai vu et revu « Gosforfd Park » des dizaines de fois sur le petit écran, savourant indéfiniment cette histoire de meurtre dans un château de la campagne anglaise, ce scénario si bien ficelé (oscar du meilleur scénario original 2002), ces personnages de la haute comme des sous-sols (upstairs downstairs) admirablement interprétés par tous ces acteurs anglais qui sont les meilleurs du monde, tout simplement. Et aussi avec une vraie fascination pour la façon dont le grand Robert Altman, virulent satiriste de la société américaine depuis des décennies (voir notamment « Brewster McCloud» 1970, « A Wedding » 1972, « Player » 1992, « Short Cuts » 1993) s’est coulé si magistralement dans l’âme de la high society anglaise… J’aimerais bien qu’on m’explique…

Quant à « Downton Abbey », série télévisée qui reprend et développe le schéma initial de « Gosford Park », celui des rapports entre les aristos et le peuple à leur service, il paraît que personne ne s’attendait à ce qu’elle devienne ce véritable phénomène mondial. Diffusée du 16 octobre 2010 au 25 décembre 2015 sur la chaine anglaise iTV1, disponible un peu partout, elle a recueilli tous les Emmy et autres Golden Globes Awards possibles. Un scénario fabuleux, des personnages passionnants et les meilleurs acteurs au monde (formation shakespearienne oblige) peuvent peut-être expliquer les choses…

Hélas la diffusion du dernier épisode de la sixième saison, en décembre dernier, a mis fin aux destins variés (et plutôt satisfaisants) de la dynastie de Lady et Sir Crawley et de leur entourage. Tout en percevant la véritable fascination de l’auteur pour cette étrange « caste », nous avions assisté avec passion, au fil des années, au vrai sujet de la série, l’adaptation progressive et douloureuse de cette « caste » aux changements du monde et sa capacité à se remettre en question, ou non.

Un « Guépard » à l’anglaise, en somme.

Separate Lies. Photo: LBM

Separate Lies. Photo: LBM

En pleine gloire de « Downton Abbey » sur nos petits écrans, je partageais mon enthousiasme avec Françoise Hardy par mails interposés (déjà bien malade, elle avait pourtant accepté d’être la présidente d’honneur de mon Comité de soutien des Serres d’Auteuil). Elle me parlait aussi d’un film dirigé par Jullian Fellowes, « Separate lies », sorti en 2006, qu’elle admirait beaucoup et qu’elle trouvait injustement méconnu. Finalement, je me suis procurée le DVD du film, et j’ai compris pourquoi elle y attachait tant d’importance. C’est un film assez unique sur ce qu’on peut appeler l’amour dans un couple, sur ce qu’on peut faire ou ne pas faire en son nom. Pas étonnant qu’il résonne si fort pour Françoise Hardy…

Grâce au Relay de la gare de Lyon, je tenais donc entre les mains l’épais opus de Julian Fellowes dont j’ignorais tout, « Past Imperfect », sorti en 2008 en Angleterre, traduit en 2014 chez nous. Je n’allais pas tarder à me rendre compte qu’il s’agissait d’une sorte de « Recherche du temps perdu » british en 643 pages, au lieu des 7 volumes proustiens. Comme toujours chez Fellowes, l’intrigue est superbement construite : le narrateur (sans nom, comme dans « La Recherche ») est contacté par un ancien condisciple de Cambridge, Damian Baxter, avec lequel il a rompu abruptement il y a quarante ans pour des raisons mystérieuses. Cet ancien ami va bientôt mourir d’un cancer, et tend au narrateur une liste de 5 femmes, avec mission de trouver quelle est celle qui a eu un enfant de lui, car il veut lui léguer sa colossale fortune.

Bien entendu, le narrateur va se trouver confronté à son propre passé autant qu’à celui de Damian, puisqu’ils ont vécu en commun quelques épisodes assez hauts en couleurs. Et bien entendu, nous nous retrouvons en plein cœur de ce monde qui est l’objet de la fascination constante de l’auteur, puisque les cinq femmes (comme les deux garçons) ont fait partie de la Saison des Débutantes 1968, enchaînant bal sur bal pour attirer quelque époux prestigieux (autrement dit titré), et accomplir leur rite de passage vers le monde adulte.

Julian Fellowes n’est pas un tendre, et sa plume féroce et sarcastique n’épargne personne, ni les garçons et les filles en compétition, ni le milieu huppé en question. Mais son regard rétrospectif est passionnant, car il met sans cesse en balance la société d’alors avec celle d’aujourd’hui, ainsi que l’évolution des règles du jeu. Un exercice auquel tout individu d’un certain âge peut se livrer, puisque nous traversons tous, au cours de notre existence, deux ou trois périodes totalement différentes. Par exemple Fellowes insiste sur le fait que les fameuses « Sixties », « les années 60 », celles de « Mai 68 », se sont en réalité déroulées pendant les années 70, c’est-à-dire qu’il a fallu attendre la décennie suivante pour voir les choses bouger et se transformer. Intéressant, quand on voit aujourd’hui tant de gens qui ne les ont pas vécues crier haro sur les Sixties…

Mais l’auteur de « Downton Abbey » n’est pas seulement un satiriste, il sait aussi distiller et entremêler sans cesse des touches humaines, comme cette fameuse soirée à Estoril, au Portugal, qui hante littéralement le livre de bout en bout. Le narrateur y fait constamment allusion, mais on doit attendre la toute fin pour savoir enfin ce qui s’était passé. Et plus l’intrigue avance, plus on soupçonne l’auteur d’avoir mis beaucoup de lui-même dans le personnage du narrateur (plus encore que Proust  dans sa Recherche!). Il nous répète trop souvent que Damian était incroyablement beau et charismatique alors que lui même n’était qu’intelligent, que sa réussite d’écrivain est bien modeste et son embonpoint bien visible au cours des ans, de petits détails qui sonnent juste. Sans parler du grand amour de sa jeunesse et de sa vie entière qu’il va retrouver grâce à Damian…

Julian Fellowes a d’ailleurs éprouvé le besoin de nous donner quelques précisions, dans une courte postface, notamment sur le grand amour de sa vie retrouvé par hasard sous les traits d’une femme d’âge mur dotée d’enfants adultes, ainsi que sur le moment où il a appris qu’un de ses condisciples de Cambridge se mourait d’un cancer, ce qui lui a fourni la structure du livre.

Et si l’on va glaner sur Internet, on apprendra que le baron Fellowes of West Stafford, Dorset, a épousé à 41 ans Emma Joy Kitchener, dame d’honneur de His Royal Highness la princesse Michael de Kent, et que le baron, né en 1949, a végété pendant trente ans comme acteur et scénariste de second plan avant de connaître une gloire tardive mais mondiale avec « Gosford Park » et la suite.

Je trouve d’autant plus amusant d’avoir découvert « Passé imparfait » comme un roman de gare…

Lise Bloch-Morhange

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5 réponses à Avec le « Passé imparfait », Julian Fellowes défie le roman de gare

  1. Caroline dit :

    Si vous avez aimé Past imperfect, vous allez adorer Snobs, du même auteur !

  2. Jan Wyers dit :

    J’ai lu avec délice ta longue et enthousiaste récension (avec moult digressions qui ajoutent au charme) du livre passionnant de Julian Fellowes « Passé Imparfait » que j’ai lu, tout comme « Snobs ». J’ai adoré les deux… bien entendu ce sont des histoires très British donc je les ai lues dans leur langue d’origine que tu maîtrises d’ailleurs parfaitement. Il en va de même pour le film Gosford Park et la fameuse série Downton Abbey. Quel écrivain ce Fellowes!
    Dans la même veine super-british je te recommande le film « Quartet » de Dustin Hoffman mais tu le connais bien sûr. Bises ** Jan

  3. Jan Wyers dit :

    PS Pour le Quartet, vois ici par exemple:
    http://www.theguardian.com/film/2013/jan/06/quartet-review-film-dustin-hoffman
    Une pure joie ce film! Il le louent pour 2€99 en streaming, sur YouTube!
    Regarde https://www.youtube.com/watch?v=CF7Vcs__NYY
    Non je n’ai pas de comm’ versée par YouTube.

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