Gradins vivants pour Roberto Zucco

Roberto Zucco au théâtre Gérard Philippe. Photo: Jean-Louis FernandezLorsque le rideau tombe, sur scène c’est le chantier. Des brouettées de terre, une pluie de sacs poubelle, des affiches arrachées, des hardes sales. Il n’y a pas de rideau d’ailleurs. C’est du théâtre couillu, où l’on commence par vous aveugler (les gardiens de prison braquent leurs projecteurs sur le public, lunes artificielles agressives) et où ça finit en coup de poing (Roberto Zucco est lynché et filmé en très gros plan, après qu’un soleil artificiel ait de nouveau aveuglé les spectateurs). Les acteurs viennent saluer en contournant les obstacles entassés sur le plateau ; ils sont à juste titre heureux, le vieil homme (Axel Bogousslavsky) fait de doux entrechats, mais les encombrants de l’histoire sont bien là.

L’histoire, on le sait, est un long et sinistre fait divers, un garçon de 19 ans qui, en 1981, dans une petite ville du Nord de l’Italie tue sa mère puis son père, est condamné à un long séjour en hôpital psychiatrique, et profite d’une permission pour faire la belle ; le jeune homme se cache pendant deux ans dans les bas-fonds de Toulon, séduit les femmes, se confie à une gamine de 17 ans, kidnappe, tue cinq personnes, se fait prendre – et se tue.

L’histoire est aussi celle d’un auteur dans la force de l’âge que happe le visage du jeune homme sur les affiches dans le métro, et qui se laisse envoûter par sa beauté et sa tragédie pour en faire une pièce où le nom propre du protagoniste est conservé à une consonne près – ce nom « qui voulait dire doux, ou sucré », dira l’anonyme Gamine. Seul personnage nommé de la pièce, le meurtrier oblige à questionner la famille, la mémoire et la mort. Bernard-Marie Koltès meurt sans avoir vu la première de sa dernière pièce, à Berlin en avril 1990.

L’histoire est aussi celle de publics qui n’en veulent pas de ce parricide, matricide et suicide, de scandales à répétition, de spectacles annulés lors da tournée de la première mise en scène française, en 1992, par Bruno Boëglin. Bref, l’histoire de Roberto Zucco n’est pas seulement celle de Succo, ou de Koltès, mais aussi de son public

Pio Marmai est souple, mâle, tendu, tatoué, félin. Il en fait des bonds dans ce décor qui commence par un chemin de ronde, devient un intérieur à fuir, puis une rue à femmes tristes, un couloir de métro, un square, une impasse. Il a déraillé. Il veut se rendre invisible mais s’exhibe sur un écran, il plaît aux filles et séduit une bourgeoise. Noémie Develay-Ressiguier fait une Gamine têtue et craintive. Une troupe épatante qui par moments compose un véritable chœur antique face à une salle étonnante.

Roberto Zucco au théâtre Gérard Philippe. Photo: Jean-Louis Fernandez

Roberto Zucco au théâtre Gérard Philippe. Photo: Jean-Louis Fernandez

Cela se passe au Théâtre Gérard Philipe. Les gradins de la vaste salle sont remplis d’ados. C’est Saint-Denis, ce sont les profs de bonne volonté qui emmènent leurs élèves, ce sont les bonnes pratiques territoriales et culturelles. Les portables sont heureusement éteints. Les gars et les filles sont assis par grappes, les explosions de violence ou les colères sourdes les secouent, ça rigole sec aussi, c’est tendu. A la sortie on tend l’oreille. « Le langage… pfff… jsuis pas fan du langage… », dit l’un. La meuf elle voulait grave du pain, moi je l’aurais ken direct”, résume l’autre. Ils ne pensent pas à la table familiale où la Gamine affronte les échecs de ses parents, ils ne commentent pas les pans de murs mobiles qui s’enchevêtrent, ils ne parlent pas de La Jeune fille et la Mort remixée, ils ne sont pas devenus soudain critiques de théâtre, ils sont là, empathiques et vivants. La catharsis commence. Le théâtre est un espace politique.

Isabel Violante

Une production du Théâtre National de Valence
Mise en scène de Richard Brunel
Jusqu’au 20 février au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, puis en tournée à Caen et Saint-Etienne

Réservations. : 01 48 13 70 00 /

Un article du Nouvel Obs sur Roberto Succo

Le teaser du TGP

 

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1 réponse à Gradins vivants pour Roberto Zucco

  1. person philippe dit :

    La pièce, pas la meilleure de Koltès mais presque déjà son chant du cygne, est une succession de saynètes qui ont pris un coup de vieux. Le metteur en scène (Richard Brunel) a résolu le hic en tirant la pièce vers « M le Maudit »(la pègre et les sous-prolétaires font sa fête à Zucco comme dans M). Du coup, le public peut se raccrocher au côté film…
    Je ne suis pas très chaud sur votre couplet « condescendant » sur le public « cité royale ».
    Je suis allé faire un voyage de presse une après-midi dans une commune très chic de l’Oise où le théâtre du coin avait monté une pièce travaillée par des lycéens BCBG… Je crois qu’ils ressemblaient terriblement à ceux que vous décrivez…
    Même à Science-po aujourd’hui, on dit « meuf »…
    Quant à Pio Marmaï, bon gars bien gras, avec son physique de premier de la classe ou de post-Alexandre Jardin, ce n’est pas une erreur de casting mais une catastrophe industrielle. Koltès et Chéreau avait choisi Jerzy Radziwilowicz (l’homme de marbre de Wajda)… Avec lui, Zucco faisait quand un peu plus peur que le gentil Pio…
    N’oublions pas que c’est un assassin sordide et pas sublime… même si Koltès avait fait des déclarations pitoyables sur le sujet qui avaient choqué les proches des victimes du vrai Succo…

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