Les fondateurs de l’art moderne mis en images pour une série TV

Les aventuriers de l'art moderne. Capture d'écranA l’écran, une ville faite de papiers découpés et de carton s’anime. Quelques touches de pinceau donnent vie à des personnages comme échappés d’un tableau du siècle dernier. Un homme, silhouette noire et frêle, gravit une rue du village Montmartre : il est poète, c’est Max Jacob. A ce moment-là de l’histoire, il gagne sa vie en tirant des cartes de tarot.

Nous sommes en 1900. Paris, qui accueille l’exposition universelle, est alors la capitale du monde. Paris attire de nombreux artistes venus du monde entier chercher gloire et fortune. Ils sont pauvres, ignorés par la critique, inconnus du public et des collectionneurs. Ils seront bientôt les fondateurs de l’art moderne.

Une voix off raconte, celle de l’actrice Amira Casar. Le texte, tiré d’un ouvrage de Dan Franck (1) est très écrit. La voix qui lit le texte doit captiver le téléspectateur pendant six épisodes, porter l’étonnement, être une invite à suivre ce qui n’est pas un énième documentaire sur Picasso et ses contemporains, mais une fiction d’après des faits réels. Cette voix nous conduit dans l’histoire des « Aventuriers de l’art moderne », une série coproduite par Arte (2) qui relate la fondation de l’art moderne.

Max Jacob et Picasso. Image extraite du film

Max Jacob et Picasso. Image extraite du film. Source: Silex Films

Nous suivons la silhouette fragile de Max Jacob déambulant dans les rues de Montmartre et comprenons que nous ne le quitterons plus jusqu’au dernier des épisodes. Car il est le lien entre tous les personnages de cette aventure tout aussi amicale qu’artistique. Attiré par un tableau aux tonalités de bleu, le poète entre dans une petite galerie de Montmartre, celle d’Ambroise Vollard le marchand de Cézanne. «Invendable !» crie Vollard. Intrigué par la toile, Jacob veut rencontrer le peintre. Il obtient son nom : Picasso, et son adresse. Le même jour, le poète débarque dans un repaire d’Espagnols immigrés qui ne parlent pas un mot de français. La troupe est joviale. Ensemble, ils passent la soirée et une partie de la nuit à chanter et déclamer des vers. Au petit matin Max Jacob et Pablo Picasso sont bons amis et se congratulent, alors qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures auparavant : «Vous êtes le plus grand poète français», dit Picasso. «Et vous le plus grand peintre espagnol ! Espagnol ?, rétorque le Catalan, Je suis le plus grand peintre du monde…»

Quelque temps plus tard, Picasso présente à son nouvel ami Max Jacob un ex-employé de banque dont il a fait récemment la connaissance. Celui-ci est très cultivé, parle cinq langues, est toujours vêtu d’un complet veston assorti d’une cravate. Tenue qui détonne sensiblement de celle de ses deux compagnons. Il est sujet Polonais, né en Italie, et apatride. Il écrit sous son nom de naissance, Wilhelm Kostrowiztky. Nom qu’il cessera assez vite d’utiliser au profit de celui de Guillaume Apollinaire. La troupe d’amis qu’il s’apprête à rejoindre compte déjà, outre Picasso et Jacob, les peintres Vlaminck, Derain et Braque… «Ainsi a débuté l’histoire des aventuriers de l’art moderne», nous conte la voix suave d’Amira Casar, par la formation d’une petite communauté de joyeux drilles qui s’établira bientôt à Montmartre dans une ancienne fabrique de pianos désaffectée : le Bateau-Lavoir…

Dan Franck, scénariste et romancier, a commencé l’écriture du premier tome de ce qui deviendra «Les Aventuriers de l’art moderne» il y a vingt ans. Il étaye alors l’écriture de son texte par la lecture de plusieurs dizaines d’ouvrages : «Je ne suis pas historien», semble-t-il s’excuser dans le making of du DVD. Il cherche à comprendre les relations qui existaient entre les fondateurs de l’art moderne et, pour ce faire, lit notamment les écrits d’André Salmon – ami des peintres et grand défenseur du cubisme – et la correspondance d’Apollinaire. Qui étaient-ils, comment vivaient-ils entre eux, quelle était la nature de leurs liens ? Voilà ce qui intéresse à l’époque le romancier.

Devant le succès de l’ouvrage, plusieurs producteurs approcheront Dan Franck pour lui proposer une adaptation filmée. Mais, comment mettre en scène ces personnages qui appartiennent au patrimoine mondial, s’interroge Dan Franck, et pour lesquels on ne dispose pas suffisamment d’images pour les porter à l’écran ?

Kiki de Montparnasse. Image extraite du film

Kiki de Montparnasse. Image extraite du film. Source: Silex Films

La rencontre, plusieurs années plus tard, avec Amélie Harrault donnera finalement naissance à la série. La réalisatrice a suivi des études en cinéma d’animation pendant lesquelles elle a beaucoup travaillé sur Kiki de Montparnasse (personnage truculent du Montparnasse de l’entre-deux-guerres). La réalisatrice accroche tout de suite au sujet. Elle pense cependant qu’il faut s’associer les talents d’autres réalisateur(trice)s pour répondre à la multitude des techniques qu’elle envisage pour le film (peinture sur verre, papier découpé, animation au trait). Deux réalisatrices la rejoindront. Le projet peut alors prendre forme, même si l’équipe créative définitive ne sera constituée qu’au bout du deuxième ou du troisième épisode de la série.

Le résultat est là : une série de six épisodes de 52 minutes chacun véritablement plaisant à suivre. On s’amuse à voir des personnages de notre paysage culturel prendre vie grâce à la richesse créative de l’animation ; laquelle est complétée d’images d’archives : extraits d’actualités et de films d’époque. Le personnage de Picasso a demandé un travail de reconstitution particulier. Comme on ne disposait pas de photographies de lui lorsqu’il est arrivé à Paris en 1900-1902, il a fallu inventer Picasso… picturalement (!) Et permettre qu’il reste identifiable, bien que vieillissant, tout au long de la série qui déroule sur près d’un demi-siècle. D’autre fois, là où l’image a fait défaut, elle a été remplacée par une «évocation», soit le remplacement des personnages dont on veut parler par d’autres artifices. La réalité historique demeure, elle a simplement été suggérée. Ce qui requiert de la part du spectateur le plus puriste une capacité d’adaptation à la fiction.

"Les aventuriers de l'art moderne". Image extraite du film

« Les aventuriers de l’art moderne ». Image extraite du film. Source: Silex Films

Si l’on peut être porté davantage par les péripéties des premiers épisodes (qui correspondent au premier tome des écrits de Dan Franck, avant que son éditeur n’ait l’idée de lui en commander une suite…), la force narrative du texte lu par Amira Casar et la créativité du cinéma d’animation d’Amélie Harrault et de ses co-réalisatrices emmènent le spectateur sans le perdre ni le lasser au bout d’une série à recommander vivement.

Valérie Maillard

 

 

 

 

«Les Aventuriers de l’art moderne – La série , écrite par Dan Franck, co-réalisée par Amélie Harrault, Pauline Gaillard et Valérie Loiseleux.

(1) Dan Franck a écrit la trilogie : « Bohèmes », « Libertad ! » et « Minuit », rééditée en un seul tome, « Le Temps des Bohèmes » (publié dans 23 pays), chez Grasset (29 euros).
(2) Série coproduite par Arte et Silex Films, diffusée sur Arte en décembre 2015. 6 épisodes de 52 minutes en DVD – Arte Boutique, 35 euros – et VOD.

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