Le petit monde tout en couleurs d’Haruki Murakami

Source: 10.18Sa couverture tendance psychédélique n’aura pas manqué d’attirer votre regard : une silhouette blanche superposée à des lignes grises, roses, bleues, vertes, noires entrecoupées de lignes blanches convergeant toutes vers un même point invisible, variante colorée si l’on veut du drapeau japonais impérial, et présente bien en évidence dans bon nombre de librairies. “L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » est le dernier roman en date d’Haruki Murakami ( Edition 10/18, septembre 2015 ), écrit tout juste après sa trilogie best-seller “1Q84”.

Treizième roman du célèbre écrivain japonais, “L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage” est fidèle, même si un peu moins réussi, à la petite musique murakamienne apparue en France au début des années 1990.

Faut-il encore présenter Haruki Murakami, romancier à succès, mais aussi auteur de nouvelles et d’essais ? Traduit dans une cinquantaine de langues, édité à des millions d’exemplaires, pressenti à plusieurs reprises pour le Prix Nobel de littérature, il est l’un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde et régulièrement encensé par la presse. Les titres de ses romans, même si vous ne les avez pas lus, ne vous sont très certainement pas inconnus : “La Course au mouton sauvage” (1982), “La Ballade de l’impossible” (1987), “Danse danse danse” (1988), “Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil” (1992), “Chroniques de l’oiseau à ressort” (1995), “Les Amants du Spoutnik” (1999), le magnifique “Kafka sur le rivage” (2002) pour lequel Haruki Murakami obtint le World Fantasy Award en 2006 et, bien évidemment, “1Q84”.

Passionné de musique classique et de jazz – d’ailleurs, avant son entrée en littérature, il tint avec son épouse un club de jazz, de 1974 à 1981, le “Peter Cat” dans le quartier de Kokobunji à Tokyo –, Murakami accorde, dans son œuvre, une place importante, voire primordiale, à la musique. “L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage” ne déroge pas à la règle puisque le titre lui-même renvoie aux “Années de pèlerinage” de Franz Liszt et plus particulièrement au “Mal du pays”, huitième pièce de la première des trois années de pèlerinage, celle relative à la Suisse. Cette pièce pour piano habite le roman tout au long de son histoire. Interprétée par Blanche, un des personnages principaux, pianiste virtuose à l’avenir prometteur, elle s’accorde avec la personnalité sensible de la jeune fille. Plus tard, Tsukuru et son ami Haida, alors étudiants, prendront plaisir à écouter le cycle des trois recueils dans la version de Lazar Berman. Plus tard encore, Haida laissera le coffret des trois 33-tours chez Tsukuru en guise de souvenir et, des années encore après, retrouvant Noire en Finlande, Tsukuru et son amie écouteront avec nostalgie la version d’Alfred Brendel qui leur rappelait leur amie Blanche. Autant dire que cette musique parcourt le livre du début jusqu’à la fin et qu’il devient alors presque impossible au lecteur de continuer sa lecture sans s’imprégner des notes du compositeur hongrois.

“L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage”, même s’il est empreint du réalisme magique propre à son auteur, est beaucoup plus réaliste que nombre d’œuvres de Murakami. Pouvant être considéré comme un roman d’apprentissage, son histoire repose sur une question, simple en apparence : pourquoi, du jour au lendemain, et sans explication aucune, Tsukuru fut-il rejeté par son groupe d’amis ? Ce groupe était composé de cinq personnes qui, adolescentes, appartenaient à la même classe d’un lycée de Nagoya et s’étaient liées d’amitié en participant à des activités volontaires durant l’été de leur première année. Depuis lors, les cinq amis étaient devenus inséparables, unis comme les cinq doigts de la main, et formaient un cercle d’amitié parfait. Trois garçons, deux filles. Leurs noms avaient la particularité de représenter chacun une couleur. Les deux garçons s’appelaient Akamatsu (Rouge) et Ômi (Bleu), et les deux filles, Shirane (Blanche) et Kurono (Noire). Seul Tsukuru, dont le nom signifie  »celui qui construit », avait un nom incolore.

Quand était arrivé le moment d’effectuer leurs études supérieures, tous étaient restés à Nagoya, sauf Tsukuru qui, passionné depuis toujours par les gares, était parti à Tokyo suivre une filière technologique spécialisée afin de devenir ingénieur. Mais le cercle ne s’était pas rompu pour autant. Tsukuru revenait passer toutes ses vacances scolaires dans sa ville natale, auprès de sa famille et de ses amis. Or, lors des vacances d’été de sa première année de fac, alors qu’il reprenait contact avec la bande comme à son habitude, tous refusèrent de lui parler, sans plus d’explication. Anéanti, Tsukuru ne chercha cependant pas à connaître la raison de cette rupture. Pendant de nombreux mois, il vécut dans la plus grande solitude et ne pensa plus qu’au suicide. Ce n’est que seize années plus tard, alors âgé de trente-six ans et ayant rencontré Sara dont il est tombé amoureux, que Tsukuru va soudain se replonger dans son passé. A la demande de la jeune femme, et avec son aide, il va retrouver ses anciens amis et tâcher de comprendre ce qui a brisé cette amitié. Un pèlerinage dans son passé pour pouvoir vivre son amour avec Sara et envisager un avenir, tel est le voyage de Tsukuru Tazaki.

Cette quête de vérité, très factuelle, démarre un peu comme un thriller pour dévier vers quelque chose de plus métaphysique et d’introspectif. La récurrence des rêves apporte également sa part de mystère à la perception de la réalité. Tsukuru en vient même, un bref instant, à se demander, à force de rêver de Blanche, s’il ne l’a pas tuée, et le lecteur avec lui. Où commence le rêve et où s’arrête la réalité ? La frontière entre les deux peut être extrêmement ténue, surtout dans l’œuvre de Murakami chez qui le paranormal et le surnaturel sont souvent présents. Le lecteur, tout comme le personnage principal, en vient à se poser nombre de questions : peut-on bâtir sa vie comme on bâtit des gares ? Le passé – cette harmonie du groupe – devient-il différent à la lumière du présent ? Cette amitié reposait-elle, tout compte fait, sur un malentendu ? A part Tsukuru qui a toujours été fasciné par les gares et voulu en construire, les quatre autres personnages ont suivi des voies totalement différentes de ce qu’ils laissaient pressentir. Etait-il le seul, tout compte fait, avec son prénom de bâtisseur, mais sans couleur, à savoir où il allait ? L’âge des possibles n’était-il qu’un leurre ?

Si le roman est grave et nostalgique, la quête de Tsukuru de bout en bout passionnante, le personnage ne manque cependant pas d’agacer par certains aspects.

Incolore, transparent, sa vie est simple et bien réglée. Tsukuru a souvent considéré que son prénom sans couleur expliquait la monotonie de son existence et peut-être son éviction inévitable du groupe. Or, il est vrai que l’on ressent fortement le manque de personnalité du personnage. Celui-ci semble se laisser porter par les événements, être spectateur et non pas acteur de sa propre destinée. Même lorsqu’il a voulu mourir, il n’est pas passé à l’acte. Il donne l’impression d’être un personnage en surface, qui flotte au-dessus de l’existence. Sara est la première femme qu’il aime véritablement, avec laquelle il souhaiterait faire sa vie. Mais c’est elle qui le pousse à agir, à aller de l’avant en s’appropriant enfin son passé. C’est elle la volontaire. Elle lui insuffle son énergie et sa détermination.

Ce qui irrite le plus chez Tsukuru et peut sembler incompréhensible pour un esprit un tant soit peu cartésien, c’est sa réaction au moment de la rupture avec ses amis. Pourquoi n’a-t-il pas cherché à savoir ? Pourquoi n’a-t-il pas insisté ? Même plus tard ?

Le personnage est difficile à cerner. N’y a-t-il en lui que froideur, insensibilité, indifférence ? D’ailleurs, le roman dégage peu de moments de réelle émotion, exceptée cette très belle étreinte, toute platonique, avec Noire au moment de l’adieu.

De nombreux mystères demeurent. La fin du livre reste ouverte. Libre est le lecteur d’en imaginer le dénouement.

Reste ce personnage de Blanche, énigmatique à souhait et digne des plus belles héroïnes de Murakami, telles Naoko dans “La Ballade de l’impossible”, Mlle Saeki dans “Kafka sur le rivage” ou encore Miu dans “Les Amants du Spoutnik”. Un personnage sibyllin auquel on se prend à rêver avec nostalgie, une fois le livre refermé, au son d’un air de piano…

Isabelle Fauvel

Liszt, Allées de pèlerinage, 1. Suisse, 8. Mal du pays

Quelelques livres de Murakami. Photo: PHB/LSDP

Quelques livres de Murakami. Photo: PHB/LSDP

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