Histoire de migrants et autres histoires : Maurice un séminariste au STO (1)

Source image: Bruno SillardTout a commencé par un coup de fil, la famille est d’accord, elle m’autorise à lire le dossier. Trop précieux pour être confié à la Poste, on me propose de l’apporter par le TGV. Sur la couverture, un titre «Journal de bord 1943-1945». C’est l’histoire d’un séminariste parti en Allemagne en 1943 dans le cadre du STO. Pour protéger sa retraite, nous avons convenu de ne pas donner son nom. Pendant deux ans, l’abbé Maurice, le futur abbé, va noter sur des pages d’agenda, de carnets ou du papier libre, sa vie au jour le jour.

Il recopiera ses notes plus tard, 72 pages d’une écriture petite, dense, l’expression noircir une page fait sens. C’est l’histoire d’un homme, mais aussi l’histoire d’une résistance, résistance collective et spirituelle.

Le troisième Reich avait un besoin urgent de main-d’œuvre, la guerre est insatiable. En 1942, Vichy lança une campagne sur la «relève volontaire», qui fit appel au patriotisme des Français en leur proposant le retour d’un prisonnier de guerre contre trois travailleurs volontaires. Les Allemands leur promettaient même un bon salaire.  En juin, les nazis tablaient sur le départ de 250.000 volontaires, ils furent 30.000 à vouloir participer à l’effort de guerre allemand. Changement de ton, Vichy institue, en septembre 42, la «relève forcée». Rien moins que tous les hommes de 18 à 50 ans et les femmes célibataires de 21 à 35 ans devaient répondre aux exigences de l’occupant. En clair seuls les paysans se trouvaient exemptés ce qui fut vécu comme une injustice. Aussi en janvier 43, les autorités décrétèrent le STO, service du travail obligatoire qui réunit ouvriers et paysans autour du même objectif faire tourner à plein rendement les usines et ne pas perdre un grain de blé pour nourrir les troupes d’Hitler. Si le STO gonfla le maquis et la résistance, il a néanmoins fourni une forte contribution de la France à l’Allemagne, 400.000 volontaires, 650.000 envoyés de force, un million de prisonniers de guerre, sans oublier le million de travailleurs, qui, dans les usines françaises, produisaient directement pour l’Allemagne ou pour les chantiers de l’organisation Todt (mur de l’Atlantique) par exemple. Ce sont donc au total plus de trois millions de Français qui ont été requis pour faire tourner l’économie de guerre des nazis.

Source image: Bruno Sillard

Source: Bruno Sillard. Photo: PHB/LSDP

A quoi pensait Maurice quand, le 27 juin 1943, il reçoit une convocation pour partir au STO. Peut-être que le clergé est une grande famille solidaire et que le séminariste qu’il était lui devait une obéissance sans faille. Ils sont vingt-huit séminaristes à Angers qui apprirent ainsi qu’au lieu de partir en vacances ils devraient partir au service du travail obligatoire. Il semble d’ailleurs que la convocation de la Feldkommandantur fut envoyée au supérieur du séminaire qui s’est chargé ensuite de réunir ses séminaristes pour les présenter en «soutane» le 30 juin devant les autorités d’occupation. Parmi les nombreux documents qui illustrent le journal, je regarde une carte postale venant du séminaire demandant au futur prêtre d’attendre au domicile familial une nouvelle convocation, il est rajouté alors de venir en civil.

30 juin, 13 juillet, 15 juillet, ordre, contrordre, changement de destination. Du côté nazi, on s’énerve. Le départ est fixé au 19 juillet, quatre jours auparavant la kommandantur leurs envoie un rappel les menaçant d’arrestations. Maurice ne comprend pas, il écrit : «Comme si nous ne nous étions pas présentés aux dernières convocations !» Le 22, le séminaire transmet le quatrième télégramme des Allemands, mais cette fois-ci c’est pour leur demander de venir s’enregistrer selon leurs classes d’âges entre 1939 et 1942.

Nouvel ordre, cette fois il est rapporté par l’Evêque d‘Angers, la classe 42 est convoquée pour un départ le jeudi 29 juillet. Maurice reçoit une prime pour les frais du voyage, des chaussures et un bleu de travail. L’évêché précise que ceux qui ne se présenteront pas le 29 seront arrêtés. Difficile de savoir pourquoi ces ordres et contre-ordres, peut-être ce flou est-il dû aux bombardements alliés outre-Rhin ou plus simplement les défections au STO obligent à changer les priorités d’attributions. Dans son souci de précision, Maurice précise que ceux qui désiraient prendre des repas au séminaire devaient faire une demande par écrit.

Le train s’ébranle en gare d’Angers à 20h30. A bord étudiants en agronomie et séminaristes chantent, c’est aussi l’heure des complies, dernières prières de la journée. Le convoi arrivera à 6 heures du matin à Paris, gare Saint-Lazare. Un bus les emmène à la caserne de la Pépinière près de Saint Augustin. Il n’est pas question de s’allonger pour se reposer, ce centre d’accueil où viennent pointer les requis du STO est sale, les lits grouillent de puces et de vermine. Il faut attendre. A huit heures ils prennent le café, puis rangent leurs valises dans une salle qui sert de consigne. Piloté par un parisien, les voilà partis découvrir la capitale. Ils prennent pour la première fois le métro. Ils grimpent les escaliers de Montmartre, le Sacré-Cœur. Bientôt midi, retour à la caserne pour déjeuner, puis ils repartent, visiter Notre Dame puis la Sainte Chapelle. Il est 18 heures Gare de l’Est. Ils devaient partir pour la Tchécoslovaquie, le groupe Angevin, les dix d’agro. et les treize séminaristes, découvrent qu’ils partent pour Francfort.

Source image: Bruno Sillard

Source: Bruno Sillard. Photo: PHB/LSDP

Après un voyage sans fin, où les heures se décomptent davantage en attentes sur des voies de garage qu’en kilomètres parcourus, ils arrivent à Lufthafen à une dizaine de kilomètres au sud de Francfort. Ils découvrent leur usine d’où sont partis les dirigeables Zeppelin et qui aujourd’hui s’est reconvertie en réparation de moteurs d’avions. Les 300 ouvriers sont encadrés par l’ancien équipage du dirigeable. Le travail commence à 7h10 jusqu’à 19h10, pause de dix minutes à 9 heures et de trente minutes à midi. Au début en tout cas, les conditions de travail vont vite se dégrader. Ils découvrent leur baraquement dans une forêt, douze par chambrée, les séminaristes se dispersent, Maurice se retrouve avec trois autres coreligionnaires, ils resteront ensemble tout le temps de leur séjour en Allemagne. Pour faire connaissance, toute la chambrée s’en va dîner au restaurant de la gare, à quelques centaines de mètres. On leur a donné des tickets de cantine pour les jours de travail et une carte pour le samedi et dimanche de repos, Cette carte leur donne droit à 1,8 kilos de pain noir, 400 grammes de pain blanc, 175 grammes de confiture, 62 grammes de café, 225 grammes de sucre, 25 grammes de nouilles et 150 grammes de viandes. Le repas du soir se prend à la cantine, une soupe claire.

La première semaine chacun prend ses marques à l’usine, démontage de moteurs, travaux de terrassement… Le samedi suivant, ils prennent un train pour Francfort. La guerre a encore épargné la vieille ville, ils visitent l’église des Capucins, des maisons du XVème siècle aux façades peintes. Le groupe revient par le train de 19h16, ils dînent au restaurant de la gare.

Le dimanche le groupe s’en retourne à Francfort pour la messe à la cathédrale, à 10 heures. La messe en latin est chantée à trois voix. Maurice se confesse auprès d’un prêtre français, c’est leur première messe depuis Angers. Les séminaristes font connaissances avec un groupe qui se réclame de la JOC, un mouvement ouvriériste (Jeunesse ouvrière chrétienne) qui propose aux jeunes ouvriers de réfléchir, d’analyser ce qu’ils vivent, de se former et d’agir selon la démarche «Voir, Juger, Agir». Les «jocistes», comme on les appelle, sont encouragés à militer dans des syndicats et à participer à des groupes d’étude de la doctrine sociale de l’Église. La France occupée, ils seront nombreux à se retrouver naturellement dans la Résistance. Mais d’autres «jocistes» pensent que leur place est davantage auprès des travailleurs du STO pour leur apporter un soutien moral. Maurice et ses compagnons sont remontés après cette rencontre. Ils n’ont jamais milité à la JOC mais ici, à Francfort, ils entendent le même appel solidaire. Ils décident de s’investir partout là où ils le peuvent. Ils commencent là où c’est le plus simple, décorer la chambrée, proposer des livres… avoir une écoute.

"La lutte contre le cafard". Source image: Bruno Sillard

« La lutte contre le cafard ». Source image: Bruno Sillard. Photo: PHB/LSDP

La vie s’installe avec ses petites joies, des Français qui s’en vont en permission, ses coups de cafards aussi, c’est dur pour ceux qui restent. Les premières inquiétudes aussi. Dans le ciel des bombardiers alliés passent mais ne s’arrêtent pas. Les premiers colis arrivent, du pain et des haricots blancs

Il faut faire aussi avec ces sacrés rumeurs, enfin sacrés n’est pas le terme, contre ses prêtres qui intriguent et donc que certains jalousent, il commence à se répandre que «les curés s’en vont clandestinement voir les femmes !» Les semaines se passent, les journées semblent sans fin. A l’usine, Maurice, maintenant, patauge dans le cambouis. Certains soirs, il rencontre des cathos du camp en compagnie des «séminos» de sa chambrée (séminaristes). Ils décident de se revoir et de s’organiser.

Le samedi 14 août, ils s’en vont rencontrer un autre groupe «jociste», puis de retour aux camps ils assistent à une messe dite par un prêtre français du diocèse de Vihiers, René c’est un «Pays» qui est parti comme travailleur pour soutenir la JOC. Après la messe, ils vont se retrouver à soixante dix ou quatre-vingt dans une atmosphère « de Catacombe » écrira Maurice, ils chantent à mi-voix pour ne pas se faire remarquer des Allemands. (A suivre)

Bruno Sillard

Source image: Bruno Sillard

La « relance » de la Feldkommandantur. Source: Bruno Sillard. Photo: PHB/LSDP

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4 réponses à Histoire de migrants et autres histoires : Maurice un séminariste au STO (1)

  1. Je suis un prêtre missionnaire des Missions africaines et j’ai lu le récit de « Maurice ». je pense que mon papa (qui est âgé maintenant de 94 ans) était dans ce groupe, il était à l’école d’agriculture d’Angers et raconte avoir travaillé dans une usine de moteurs d’avions, dans la région de Francfort.
    Serait-il possible d’avoir tout le récit? Je suis sûr que ça le passionnera et il retrouvera bien des éléments de sa jeunesse…
    François du Penhoat

    • sillard dit :

      Je reviens tardivement à votre courrier, il est difficile de publier les mémoires de Maurice en l’état. Toutefois je pense reprendre ce travail. Peut-être pourrons nous nous rencontrer alors. Voici mon adresse e mail bsillard@gmail.com

  2. e de beauregard dit :

    bonjour
    je voudrais imprimer l integrale de ce texte pour mon pere né en 1922 et STO parti d Angers egalement , avez vous le document entier sous format word?
    par avance merci

    • sillard dit :

      Je reviens tardivement à votre courrier, il est difficile de publier les mémoires de Maurice en l’état. Toutefois je pense reprendre ce travail. Peut-être pourrons nous nous rencontrer alors. Voici mon adresse e mail bsillard@gmail.com

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