Un marathon de 50 ans

"Free to run". Photo du film à partir d'un ordinateur: PHB/LSDPCe qui est remarquable lorsque apparaît à l’écran une vue récente de marathon de New York, c’est que la foule est tellement dense qu’elle apparaît presque pixellisée. Comme s’il n’était plus possible à ce niveau de concentration humaine d’obtenir une vision nette. Cette image appartient au film de Pierre Morath, « Free to run » qui sortira en salles le 13 avril. Un réalisation impeccable, sans temps morts et c’est bien le moins, pour un documentaire qui raconte l’histoire du jogging.

Cela commence avec un vieux coureur contemplant Central Park à New York et qui raconte qu’au début ils n’étaient que quatre ou cinq à en faire le tour. Et comment, progressivement ce sport des plus basiques, ne nécessitant qu’une paire de baskets et un short pour tout matériel, allait finir par drainer en petites foulées des millions de gens. Rien qu’aux Etats-Unis apprend-t-on, il se vend chaque année pour 500 millions de dollars de chaussures destinées à la course à pied.

Ce film a été particulièrement bien écrit et séquencé par un réalisateur lui-même sportif. En marge de cette histoire, Pierre Morath note dans une interview qu’au tout début, les coureurs hors-stade étaient montrés du doigt. La course à pied est devenue une telle messe, avec ses cohortes de fidèles déferlants, que le risque explique-t-il finement, serait que dorénavant, ce soit les non-coureurs que l’on montre du doigt.

Pour une histoire seulement vieille de 50 ans, si l’on ne remonte pas bien sûr à la bataille de Marathon en Grèce en 490 avant Jésus-Christ ou encore en 1897 date du premier marathon de Boston, c’est le stupéfiant sexisme dont les femmes ont été victimes à l’égard de cette pratique. Il y avait quand même des gens pour leur dire qu’à courir elles risquaient de voir leur utérus se décrocher. Ou cet organisateur américain bovin et hors de lui qui tentait d’arracher violemment une participante discrètement infiltrée dans une des premières courses organisées outre-Atlantique et bien sûr réservée aux hommes. Cela se passait quand même après la deuxième guerre mondiale, possiblement dans un monde moderne et l’apartheid social dont les femmes étaient l’objet dans le domaine de la course à pied, tel que c’est détaillé dans le film, laisse pantois.

Les débuts de "Nike". Image extraite du film "Free to run"

Les débuts de « Nike ». Image du film « Free to run »

Le film narre entre autres choses, l’histoire de Steve Prefontaine, une légende américaine du demi-fond, qui se battit pour que les champions puisse gagner quelque chose, lui qui était contraint de vivre modestement dans une caravane alors que les organisations s’enrichissaient sur son dos. C’est avec une marque naissante de chaussures de sport, Nike, qu’il trouvera à financer sa vie de sportif avant de mourir à seulement 24 ans dans un accident de voiture.

Mais ce qui transparaît le mieux dans « Free to run », c’est justement la liberté tout ce qu’il y a de plus privée dont tout un chacun peut profiter sans permission en descendant de chez soi pour aller courir, qui dans son quartier qui dans les bois. Comme le disait un jour à l’auteur de ces lignes une joggeuse occasionnelle, « quand je cours c’est le seul moment où personne m’emmerde« .

Et dans le film les images sont belles. Elles émaillent avec une certaine poésie les séquences où les témoins de l’histoire du jogging racontent leurs propres échappées, pour le simple plaisir de courir entre amis jusqu’à des participations sportives fortement émotionnelles. Le travail effectué ici est tout à fait sérieux et ne manque pas d’égratigner au passage un monde je joggeurs qui voulut à toute force participer en 2012 au marathon de New York alors que la ville comptait les cadavres dus à l’ouragan Sandy. La rage des laissés-pour-compte l’emportait indéniablement sur la colère de ceux qui, arrivés à l’aéroport, venaient d’apprendre que la course était finalement, in extremis, annulée par le maire.

"free to run": l'affiche

« Free to run »: l’affiche

« Free to run » ne plaide que pour le plaisir et la liberté de courir. Il évoque sans le vouloir « Forrest Gump » ce film où le personnage formidablement  interprété par Tom Hanks décide de courir un jour pour ne plus jamais s’arrêter, entraînant dans sa course une foule de dévots. A chacun d’y trouver ses références personnelles, la plus aboutie pouvant être Mercure, le messager des dieux aux pieds ailés. Quand on court il arrive effectivement que l’on se sente voler en une sorte de grâce domestique. A tout le moins pourtant, « Free to run » trotte et nous lui emboîtons le pas sans s’essouffler.

PHB

« Free to run », un film de Pierre Morath, avec la voix de Philippe Torreton. En salles le 13 avril.

 

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2 réponses à Un marathon de 50 ans

  1. Pierre DERENNE dit :

    Nous attendrons avec impatience de voir ce film. Juste une remarque concernant le « bovin »:

    « Passagère sur un vol New York-Tel Aviv le 2 décembre, la vieille dame a été forcée de changer de siège, en classe affaire, à la demande de son voisin. Ce dernier, un juif ultraorthodoxe, ne voulait pas être assis à côté d’une femme. »
    « Tollé à Bâle-Campagne: une école secondaire de Therwil a dispensé de jeunes élèves musulmans de serrer la main du personnel enseignant féminin. »

    Pour trouver des abrutis il n’est pas nécessaire de remonter à l’après guerre…

  2. Moi qui ai vécu 7 ans à Los Angeles, je me suis toujours interrogée sur tous ces joggers qui couraient quotidiennement à hauteur des pots d’échappement des voitures… paradoxes des modes…

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