Le Figaro Littéraire juste à temps

Le Figaro Littéraire. Janvier 1965. Photo: PHB/LSDPAvec un peu de retard nous est parvenue la dernière édition du Figaro Littéraire datée du mois de janvier 1965. En retard mais aussi en parfaite synchronisation avec l’exposition en cours sur Apollinaire, car le peintre Giorgio de Chirico y publie plein pot le premier épisode de ses mémoires, lequel concerne notamment l’auteur du « Pont Mirabeau ». Le magazine s’est accordé l’exclusivité de ses carnets qui paraîtront plus tard aux éditions de La Table Ronde.

L’artiste (1888-1978) y raconte entre autres son premier samedi chez Guillaume Apollinaire en 1912 et revient brièvement sur le célèbre portrait réputé prémonitoire qu’il fit de l’écrivain (à l’affiche de l’expo en cours). L’œuvre est censée avoir prédit la blessure effective d’Apollinaire en 1916. Le peintre, sculpteur et écrivain né à Rome comme Apollinaire, écrit que sa peinture « prophétisait semble-t-il » l’éclat d’obus dont son contemporain fut la cible, mais il le fait à la façon d’une anecdote, comme s’il racontait avoir raté le bus, ce qui désacralise un peu l’idée romantique que l’on s’en est faite depuis.

Il porte un regard des plus distanciés sur ces fins de semaine, où Apollinaire recevait chez lui boulevard Saint-Germain le gratin des avant-gardes, fumant des pipes de bruyère dans le silence le plus total (Derain) ou au contraire Max Jacob parlant tout le temps avec ironie et scepticisme. Giorgio de Chirico narre son ennui de ce milieu qui repoussait avec détermination et bravoure les frontières de la modernité, de même qu’il dénonce l’incompréhension de la critique à l’égard de ses propres toiles métaphysiques. Malgré tout, il indique honnêtement que c’est bien Apollinaire qui pousse vers lui le galeriste Paul Guillaume, contrat en main. Tout de même.

Pour illustrer le sujet, le Figaro publie sur une pleine page le fameux portait prémonitoire et aussi une toile plutôt valable de Chirico intitulée « Les muses inquiétantes ». Il se trouve que c’est la ville de Ferrare qui en l’occurrence a inspiré l’artiste, lequel y séjourne en tant que militaire. Il en parle comme l’une des « plus belles villes d’Italie » ce en quoi il a bien raison. Cette cité d’Emilie-Romagne entourée de remparts, siège de la fiction écrite et filmée du « Jardin des Finzi-Contini », n’a peut-être pas tous les fastes d’une cité comme Florence mais elle a un charme vraiment à part, dans lequel le mode de vie singulièrement décontracté de ses habitants tient un rôle central. C’est une destination réservée aux gens avertis mais voilà qui est fait.

Ce qui frappe lorsqu’on lit un journal comme cette édition du Figaro Littéraire d’il y a cinquante ans, c’est qu’une fois déployé avec ses soixante cinq centimètres de hauteur, il nous enveloppe presque totalement le buste,  nous mettant à l’abri visuel des lecteurs compulsifs de smartphones. Ce faisant on se prendrait presque pour quelqu’un de distingué.

Son contenu particulièrement riche, au point qu’il nous donne encore des informations un demi-siècle après, comprenait en fin d’édition une rubrique des plus drôles titrée « Les propos de table de James de Coquet » (1898-1988). Ancien correspondant de guerre, cet homme au curieux patronyme a notamment publié un article sur la libération du camp de Kleingladbach en avril 1945 où l’on « cultivait« , écrit-il avec un dégoût retenu dans un article admirable de professionnalisme, « la déchéance humaine« .

Extrait du Figaro Littéraire, janvier 1965. Photo: PHB/LSDP

Extrait du Figaro Littéraire. Photo: PHB/LSDP

Mais plus tard il fera surtout des chroniques gastronomiques dont il régalait ses lecteurs. Dans cette livraison du Figaro Littéraire de 1965, il se lance dans une dissertation sur la salade cannoise/niçoise où l’expérience le force à constater que l’on y trouve en fin de compte tout ce que l’on a sous la main. Il évoque pour ce faire la salade made in Côte d’Azur d’un restaurateur corse de la rue Catinat à Saïgon, cuisinier qu’il retrouvera plus tard à Manaus en Amérique du Sud où on lui sert derechef, une salade niçoise mais cette fois agrémentée de « brimborions d’alligators« .

Nous aurons l’occasion de parler prochainement d’une autre expédition tardive du Figaro Littéraire (elle date de 1966) qui nous est annoncée « en approche » et plus précisément pour le 17 mai. Il paraît que James de Coquet y parle de canard, ce qui est bien le moins cohérent dans un journal.

PHB

 

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2 réponses à Le Figaro Littéraire juste à temps

  1. Subtile commentaire Philippe, mais d’où vous est venu ce Figaro Littéraire?
    J’en possède un « célébrant » la mort de Colette…

  2. Steven dit :

    Ce texte répond à une question que je me suis souvent posée sur la salade niçoise de même que sur la salade basquaise. Très drôle ce mr Coquet en tout cas. S.

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