Les dix-huit derniers journalistes

Carte de presse 2029. Illustration: PHB/LSDP

Le drone survolait la colonne des manifestants. Sur ses flancs on pouvait lire «Désaltérez-vous la vie, restez festifs». Ses capteurs décomptaient la foule tout en écartant ceux qui ne correspondaient pas au profil, par exemple une dame avec son chien. Après seulement deux passages, il avait le total : 9981 manifestants dont 58% d’hommes, 784 passants dont 66% de femmes. Un bref virage sur l’aile et le drone activa une autre catégorie de capteurs pour mesurer la densité pollinique.

Au même moment, dans la newsroom, tout simplement baptisée « The newsroom » car il n’y en avait qu’une, les chiffres communiqués par le drone s’affichaient sur des écrans seulement contrôlés par un opérateur. Avant de diffuser les données, il attendait le communiqué du ministère de l’intérieur et celui « du » syndicat. L’attente était presque nulle car ils étaient pré-rédigés par le serveur central qui prenait en compte, ou non, les éventuelles modifications. Et seulement cinq minutes après le passage du drone au-dessus de la foule, l’article rédigé par le Logiciel en chef, accompagné de photos et d’images filmées, partait sur tous les réseaux possibles. Viendraient ensuite l’état de la Bourse à la clôture, les résultats sportifs de l’après-midi, la météo pour le restant de la journée et le niveau de pollution atmosphérique. Mais le plus attendu pour le soir était le billet d’humeur qui épinglait les différentes bêtises ayant émaillé la vie des réseaux sociaux tout au long de la journée. Il était lui aussi le produit d’une application qui fonctionnait toute seule avec une pertinence rarement prise en défaut. Les marques se battaient pour sponsoriser ce moment. L’argent rentrait en abondance dans les caisses du gouvernement Unitaire de la Démocratie Participative, lequel était le résultat de la fusion de tous les partis d’antan.

A une dizaine de kilomètres du cœur de la capitale, dans une banlieue impersonnelle, se trouvait l’Institution Saint-Michel. Cet établissement désuet avait servi, à sa création, de centre de soins pour soldats de retour d’opération. Maintenant qu’il n’y avait plus de soldats réels et en attendant sa démolition, le bâtiment servait à héberger de vieux journalistes sans plus de mission ni d’emploi. Ils occupaient leurs journées à marcher les mains derrière le dos, souvent par paire, dans les allées plantées de marronniers et de tilleuls. Ils tuaient également le temps dans la salle commune, à se raconter des histoires de vétérans. Tout y était automatisé. Le personnel se réduisait à un superviseur présent uniquement le matin. Les journalistes avaient exigé et obtenu cette présence humaine. Le reste du temps était pris en charge par la chambre des serveurs informatiques.

S’ils avaient besoin de sortir, ils devaient formuler leur requête. Si elle était acceptée par l’interface réseau, une voiture automatique venait les chercher à l’heure dite pour les reprendre à l’heure dite. Le véhicule savait qui était l’hôte grâce à la reconnaissance rétinienne et de cette identité résultait un certain nombre de destinations autorisées. Ils ne devaient emmener avec eux ni stylo, ni papier. Ils étaient dotés d’un mobile préprogrammé qui limitait leurs initiatives. L’appareil était exclusivement connecté à « The Newsroom » qui leur délivrait les informations spécifiques du gouvernement Unitaire de Démocratie Participative. Ils les étaient les dix-huit derniers journalistes du pays.

Illustration: PHB/LSDP

Illustration: PHB/LSDP

Ces sorties qui n’en étaient pas vraiment les avaient vite découragés. Ils préféraient rester dans les jardins de l’institution ce qui était presque toujours possible depuis la mise en place du climat régulé. Les aléas de la météo étaient en réalité le résultat d’un programme réinitialisé chaque année avec quelques variantes. De temps à autre, les journalistes s’octroyaient un moment de liberté avec la sensation de chaparder à l’étalage. Car ils avaient trouvé le moyen de couper le courant sans se faire prendre. Mais le système le rétablissait automatiquement un quart d’heure plus tard. Dans l’intervalle ils se laissaient aller, en confiant à l’un d’entre eux la surveillance du ciel, au cas ou un drone de surveillance viendrait à passer. Mais il n’en passait jamais. Ils n’étaient plus considérés comme dangereux. On les laissait mourir.

PHB

Print Friendly, PDF & Email
Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Nouvelle. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à Les dix-huit derniers journalistes

  1. philippe person dit :

    Est-ce de la SF ou un constat sur la situation actuelle ?
    18 journalistes ? Vous êtes bien optimiste ! Aujourd’hui, il en reste deux ou trois*… En revanche, vous avez des centaines de chroniqueurs.( et pas seulement dans l’audiovisuel)… Comment fait-on la différence : le chroniqueur est bavard, ne tient pas compte des faits, a une grille de lecture à la fois sur la situation politique, la météo et les résultats du championnat du monde de pelote basque…
    Le journaliste n’a pas de certitude, tient compte de ce qu’il voit et ne cherche qu’à le relater… Ah… j’oubliais il a de l’imagination et de la mémoire… Pas les chroniqueurs…

    * Denis Robert, François Ruffin, Serge Halimi…

  2. Jacques Derouin dit :

    Journaliste pendant trente ans (et à ce titre heureux bénéficiaire de la carte de « journaliste honoraire »), je me félicite d’avoir quitté le métier il y a dix ans. Avant même l’avènement du journalisme automatique, je constate la formidable dégradation des conditions de travail de mes confrères.
    Beaucoup des sombres prédictions des auteurs de science-fiction (genre « Big Brother ») sont réalisées ou en voie de réalisation. Puisse la vôtre attendre encore un peu…

  3. Bruno Sillard dit :

    Dans les années soixante, il est une ligne budgétaire dans la presse qui a connu une chute vertigineuse, le petit matériel de bureau, le stylo en particulier. Il est vrai que pour un journaliste, passer en deux générations du waterman, plume en or, au clavier ordinateur est à classer dans la rubrique pertes et profits de la profession. On a même crû un moment qu’il y aurait un plus en matière de qualité. Mais le journalisme nous la fait à l’envers, d’un côté, il court à la suite des infos télés qui tournent en boucle, de l’autre, il se scotche derrière Twitter, 140 signes c’est largement suffisant pour réfléchir. Quant au chaud, le vrai de vrai, il ne revient plus au journaliste, on vient d’inventer « le lanceur d’alerte », celui qui pirate les disques durs, aidé s’il le faut d’une caméra cachée. Le problème c’est le métier. Le journalisme, n’est pas de dénoncer ni de mettre en prison, mais d’essayer de comprendre pour ensuite expliquer. La presse écrite, existe de moins en moins. Difficile de faire la différence entre le vrai et le faux. C’est quoi la vérité? Celle qui va le plus vite sur le net ou celle que l’on a le plus d’esprit. Ce sont les chroniqueurs qui font flores sur toutes les radios. Que reste-t-il des jeunes, ces débutants à bac plus cinq,à qui on apprend le métier entre radio trottoir et conférence de presse insipide. Les derniers journalistes…

  4. Superbe!!!!!!!! On s’y voit déjà!!!!!!!!!!!!

  5. Bertrand Marie Flourez dit :

    Outre le plaisir de lecture, c’est en effet technologiquement déjà là, comme pour beaucoup d’autres activités.
    Il nous reste peut-être encore une double question : comment et pourquoi en est-on arrivé là, alors même que nous étions prévenus ?
    Pour prendre deux sources bien distinctes, la chanson ‘Le chiffon rouge’ disait comme un précepte :  » car le monde sera ce que tu en feras « . Cela n’est donc pas arrivé sans nous.
    Et d’Orwel nous a donné un dernier conseil (dans l’interview de la BBC), conseil qui tombe à point nommé après des 18 derniers journalistes :  » La morale à tirer de cette dangereuse situation de cauchemar est simple : ne laissez pas cela se produire, cela dépend de vous.  » Alors, qu’est-ce qui dépend encore de nous ?

  6. On n’a pas toujours raison de verser dans le « c’était mieux avant », d’autant qu’il existe encore des Mohicans dans le journalisme, et ce ne sont pas forcément les derniers. Mais il est vrai que l’information calibrée, formatée et réductrice est d’ores et déjà répandue, réduisant les marges de manoeuvre des journalistes modernes dans leur réflexion critique. La dilution de l »information dans des univers saturés de communication accentue la perte des repères professionnels et la volatilité des messages. La rigueur d’une pratique journalistique existe encore, mais suscite-t-elle encore l’intérêt? Comment la distinguer? On informe moins, mais on produit plus de polémique. On n’alimente plus la réflexion, mais on entretient le spectacle. Faut-il y voir un rapport avec le recul de l’idéal démocratique et le repliement sur soi de l’époque moderne? C’est évident, comme l’illustre le sort des 18 derniers journalistes dans le contexte qui est décrit. Mais le pire n’est pas certain, car la relève a aussi des rêves. On attend la suite!

  7. philippe person dit :

    Ce qui serait intéressant, ce serait de recenser les « 18 derniers journalistes » et de donner chacun un exemple de travail journalistique récent qui mérite à chacun des nommés d’en faire partie…
    Pour ma part, et paradoxalement, ce serait un film, « Merci Patron » de François Ruffin. il y fait preuve d’un vrai esprit de journaliste (frondeur et insolent – un vrai Rouletabille !)
    Ruffin a d’ailleurs écrit un livre qui énonçait toutes les critiques faites par Philippe, Jacques ou Bruno : « Les petits soldats du journalisme », où il racontait son expérience au Centre de formation des journalistes…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *