Patti Smith : coffee, books & Polaroids

M Train. Photo: Baptiste FauvelUn jour, il n’y a pas si longtemps, Patti Smith fit un rêve dans lequel un séduisant cow-boy lui déclarait “Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien”. Voulant relever le défi, elle donna alors naissance à l’un de ses livres les plus personnels et les plus émouvants, sorti depuis peu chez Gallimard, « M Train ». Le livre est dédié au beau cow-boy en question, l’écrivain et dramaturge Sam Shepard avec qui la légende du rock eut une histoire d’amour quelque quarante années plus tôt.

« M Train » est le troisième récit autobiographique de la rock star. Le premier, « Glaneurs de rêve », fut écrit en 1991, alors que la chanteuse avait quarante-cinq ans et vivait retirée dans le Michigan avec son mari, le guitariste Fred “Sonic” Smith, et leurs deux enfants, Jackson et Jesse. Constitué d’une centaine de pages à peine, ce petit livre, dédié à son père, est une compilation de souvenirs d’enfance, de rêveries et de poèmes. Le second, « Just Kids », publié en 2010, remporta le succès que l’on sait. Best-seller international, couronné par le National Book Award, il répondait à une promesse faite à Robert Mapplethorpe, celle de raconter leur histoire. Patti Smith s’y livre tout entière, avec la plus grande sincérité, et relate, par la même occasion, le récit d’une époque, celle du New York des années 1960-1970 : l’amant et âme sœur Mapplethorpe bien évidemment, le Chelsea Hotel, les princes de la Beat Generation, William Burroughs, Allen Ginsberg et Gregory Corso qui firent son éducation artistique et devinrent ses amis, ses mentors pour toujours.

Dans « M Train », l’interprète de « Because the night », bientôt septuagénaire – le 30 décembre prochain – parle de sa vie présente, au jour le jour, confie ses rêves et ses pensées, rappelle les souvenirs. Le passé y côtoie le présent et les morts, les vivants. On la suit dans son rituel matinal : à peine levée, manteau noir et bonnet enfilés, stylo et carnet en poche, la voici partie vers la Sixième Avenue et Bedford Street pour prendre ses quartiers au Café’Ino dans Greenwich Village. La commande habituelle passée – pain grillé, huile d’olive et café noir –, installée à sa table attitrée, non loin du percolateur, la poétesse écrit. Ces dernières années, le Café’Ino est devenu le point d’ancrage de l’artiste solitaire. A tel point que lorsque celui-ci fermera, le propriétaire lui fera livrer chez elle, comme une évidence, sa table et sa chaise. La photo qui illustre la couverture du livre a d’ailleurs été prise le dernier jour passé par la chanteuse dans ce lieu si familier. Une photographie pour immortaliser le souvenir, retenir l’instant. On y voit une Patti songeuse avec, à ses côtés, son appareil Land 250.

L’adoratrice de Rimbaud a toujours aimé les cafés. Lorsqu’elle arriva du New Jersey à New York, en 1965, écrire des poèmes  dans un café de Greenwich Village lui semblait la chose la plus romantique au monde. Le Caffè Dante dans Mac Dougal Street fut le premier dans lequel elle pénétra, un lieu chaleureux avec des peintures murales représentant Florence et des scènes de La Divine Comédie. D’autres suivirent. Indissociables de la poésie, tout comme Le Café des Poètes dans « Orphée », le film de Jean Cocteau qu’elle affectionne tant.
De son écriture fine et serrée, elle couvre pages et serviettes en papier. Elle aime à dessiner et prendre des photos avec ses appareils Polaroid. De nombreux clichés noir et blanc essaiment les pages de son livre. Chargés de nostalgie, parfois hautement symboliques, ils représentent les êtres et lieux qui lui sont chers, ceux qui l’ont construite et n’ont cessé de la hanter depuis: son mari trop tôt disparu, le quartier disciplinaire du pénitencier de Saint-Laurent-du-Maroni où séjourna Jean Genet, la table d’échecs sur laquelle eut lieu le match mythique entre Bobby Fischer et Boris Spassky, un ange gardien du cimetière de Dorotheenstadt où repose Bertolt Brecht, le lit, les béquilles ainsi qu’une robe de Frida Kahlo à la Casa Azul, le bungalow de Patti à Rockaway Beach, la tombe de Sylvia Plath sous la neige au cimetière de Heptonstall, la machine à écrire d’Herman Hesse, la canne de Virginia Woolf…

Les écrivains, qu’elle les ait personnellement connus ou non, sont omniprésents dans la vie de Patti Smith. La chanteuse n’a de cesse de les lire et relire, de leur rendre hommage et, lorsque l’envie l’en prend, de se rendre en pèlerinage sur leurs tombes. Elle connaît leurs vies pas cœur et n’oublie jamais leurs anniversaires. Elle sait ce qu’elle leur doit. Ce sont eux qui l’ont guidée, construite et nourrie intellectuellement depuis sa plus tendre enfance. Ils ont pour nom Mohammed Mrabet, Isabelle Eberhardt, Roberto Bolaño, Mikhaïl Boulgakov, Anna Akhmatova, Vladimir Maïakowski, Albert Camus, Antonin Artaud, Yukio Mishima, René Daumal… Sa toute dernière révélation, nous confie-t-elle, est l’auteur japonais Haruki Murakami pour l’univers duquel elle voue désormais une véritable passion. « Chroniques de l’oiseau à ressort » l’a profondément marquée. L’ouvrage ne l’a pas quittée pendant de longs mois jusqu’à ce qu’il finisse par disparaître physiquement de sa vie, comme d’autres objets adorés, oubliés quelque part. Mais on ne quitte pas ainsi l’incorrigible rêveuse. Le livre aimé a été immortalisé par un Polaroid et continue d’habiter sa lectrice.

"M Train" de Patti Smith. Photo: Baptiste Fauvel

« M Train ». Photo: Baptiste Fauvel

“Un peintre fait toujours son propre portrait” disait Jean Cocteau. M Train est un livre terriblement attachant, tout comme son auteur. Dotée d’une profonde empathie envers le monde qui l’entoure, intelligente et sensible, sincère et honnête, comment pourrait-on ne pas l’aimer ? Solitaire entourée de ses chers fantômes, jamais elle ne s’apitoie sur elle-même. Aucune tristesse à l’horizon. La mort brutale de son mari Fred à l’âge de quarante-cinq ans, puis celle de son frère Todd un mois plus tard, le départ du Michigan et le retour à New York, seule avec les enfants, sont évoqués avec une infinie pudeur. L’artiste avoue cependant être souvent gagnée par la mélancolie: elle voudrait retenir les instants de bonheur, retrouver sa vieille maison en pierre près du canal, entendre la voix de sa mère, revoir ses enfants petits, vivre heureuse avec leur père…  Mais le temps passe, les êtres disparaissent, les repères vacillent et la nostalgie s’installe.

Dans ce roman intime, l’égérie du mouvement punk nous dévoile son âme avec talent, élégance et simplicité. Qu’elle évoque des séries télévisées, telle « The Killing », qu’elle suit frénétiquement – les poètes d’hier sont les détectives d’aujourd’hui, déclare-t-elle – ou les précieux objets qui se trouvent dans sa chambre – un cliché de son mari, les chaussons de Margot Fonteyn, une coupe d’offrandes birmane, une petite girafe faite par sa fille Jesse enfant, la chaise de son père… –, le récit reste passionnant. Car, lorsqu’on s’appelle Patti Smith, écrire sur sa vie, ce n’est pas “écrire sur rien”. Souvent considérée comme une chanteuse qui écrit – ses concerts alternent chansons et lectures de textes –, Patti Smith ne serait-elle pas, au fond d’elle-même, un écrivain qui chante ? Mais, après tout, musicienne, chanteuse, performeuse, peintre, photographe ou poète, qu’importe… Patti Smith est unique et inclassable. Et c’est là l’important.

Isabelle Fauvel

Quelques publications de Patti Smith (liste non exhaustive) :
« M Train », Gallimard, Avril 2016 (trad. Nicolas Richard).
« M Train », Bloomsbury Uk, Octobre 2015.
« Glaneurs de rêves », Gallimard, Folio N°6124, Avril 2016 (trad. Héloïse Esquié)
« Just Kids », Denoël, Octobre 2010 (trad. Héloïse Esquié)
« Trois », Actes Sud, 2008 (trad. Laurence Lenglet)
« Land 250 », Fondation Cartier pour l’art contemporain (trad. Laurence Lenglet)
« Présages d’innocence », Christian Bourgois éditeur, 2007 (trad. Jacques Darras)
« Corps de plane, » Tristram, 1998 (trad. Jean-Paul Mourlon)
« La Mer de corail », Tristram, 1996 (trad. Jean-Paul Mourlon)
« Babel », Christian Bourgois éditeur, 1981(trad. Pierre Alien). Réédition 10/18, 1999

Toutes les photos sont de Baptiste Fauvel
La légendaire couverture de "Horses". Photo: Baptiste Fauvel

La légendaire couverture de « Horses ». Photo: Baptiste Fauvel

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5 réponses à Patti Smith : coffee, books & Polaroids

  1. Marie-José Sélaudoux dit :

    Belle description d’une Patti Smith « inclassable’ dont on approche au plus près la personnalité sensible et poétique, ancrée dans son entourage américain, mais aussi ouverte sur la culture d’autres pays, puisque son panthéon compte Rimbaud, Boulgakov, Frida Kahlo…
    Les jolies photos accompagnant le texte illustrent bien le mystère du personnage.

  2. Merci pour ce très bel article. Jeune adolescente, j’ai acheté le vinyl « Horses » sans savoir du tout de qui ou de quoi il s’agissait mais tout à fait bouleversée par la beauté de la pochette. Depuis Patti Smith est présente à toutes les étapes de ma vie et son chemin d’existence, que vous décrivez si bien ici, est une source d’inspiration féconde.

  3. Kathleen dit :

    j’aime beaucoup cet article sur cette personalité que je ne connais pas assez ! Bravo !

  4. Bruno Sillard dit :

    Je me souviens, c’était une nuit blanche, Patty Smith avait offert à son public 24 heures de spectacle de 18 heures à 6 heures du mat’. En réalité les spectateurs au bout de 45 minutes étaient priés de partir par la sacristie, rapidement remplacés par ceux qui attendaient déjà depuis une heure et demie. C’était à Saint Eustache aux Halles, j’avais du y aller pour les matines à trois heures. Elle avait du chanter Gloria G.L.O.R.I.A. Enfin je crois. De mes vingt-ans c’est une des rares chanteuses que j’avais du aller écouter en concert. Nos trompes d’Eustache certes un peu frustrées, nous débouchions dans la sacristie, quand quelqu’un ouvrit une porte au hasard. Miracle, un WC ! La queue s’organise, c’est-à-dire se s’immobilise, trois ou quatre personnes devant moi, deux personnes, une, l’envie s’impatiente…Elle était toute petite, sans blague, minuscule, elle se faufile toute bleue, une femme flic qui crie : « Allez dehors ce ne sont pas des wc publics ». C’est tout juste si elle n’extrait pas de force mon prédécesseur et me ferme la porte au nez. Enfin quand je dis au nez on me comprendra. Il ne pouvait y avoir deux miracles dans cette nuit blanche, et ce concert valait bien toutes les autres performances de cette nuit qui l’achevait.

  5. J’ai assisté au premier concert de Patti Smith à Paris. Pour mieux en profiter, une jeune maman que je ne connaissais pas, voulait danser. Elle m’avait confié son bébé sans plus de formalité. Je l’ai gardé sur mes genoux durant une bonne partie du show. PHB

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