Rudeness

Détail d'une vieille carte postale de Londres. Photo: PHB/LSDPDans l’excellente comédie « Love actually », Hugh Grant  campait un premier ministre britannique de charme. Dans cette histoire à multiples entrées, le chef du gouvernement de sa majesté subissait  la grossièreté d’un président américain. Pris au vif, son interlocuteur anglais décidait alors de le recadrer publiquement. Et c’était bien fait pour les pieds du président des Etats-Unis qui se croyait au-dessus des bons usages.
Dans la réalité de ces derniers jours, ce sont les dirigeants européens qui se sont montrés grossiers et inamicaux avec les Anglais, en les priant de prendre la porte le plus vite possible, suite à un référendum élaboré il est vrai  comme une machine à perdre. Dans la langue de Shakespeare, « grossièreté » se traduit par quelque chose comme « rudeness ».

« Love actually » est sorti en 2003. Réalisé par Richard Curtis, il dépeignait en grande partie cette société anglaise que l’on aime, libre, moderne, ouverte, drôle. Une société qui ne s’est pas évanouie de la carte européenne jeudi dernier mais qui a seulement choisi (à 52%) de se mettre en vacances d’un club dont le mode de fonctionnement pouvait être perçu comme exaspérant. Certes une décision aussi grave aurait pu se prendre selon le principe bien plus inattaquable  de la majorité qualifiée: nous n’en serions sans doute pas today à déplorer ces sorties désagréables des dirigeants européens qui exigent notamment que nos amis anglais, par ailleurs inventeurs de l’humour et du fairplay, quittent l’Union européenne le plus vite possible.

Personnellement et pardon pour cet emploi exceptionnel du « je », j’aime les Anglais. Qu’ils soient pro ou anti Brexit, je ne fais pas dans le détail. Quand on commence à trier, c’est toujours mauvais signe. Dans le désordre sauf pour le premier item, j’aime leur thé au lait sucré, j’ai aimé dans ma jeunesse profiter des pelouses de tous les parcs anglais alors que nos gazons tricolores étaient tous interdits. Je garde un souvenir ému de mes petites amies de là-bas. Ma nostalgie s’étouffe encore gaiement de pique-niques indoor partagés en front de mer, coincé que j’étais dans l’habitacle surchauffé d’une vieille Vauxhall-Victor patinée à la fumée de pipe. Et je m’amuse toujours à me remémorer ces dames anglaises  ordinaires jouer au Bingo clope au bec tandis que l’animateur annonçait un résultat que je pourrais sans problème restituer de nos jours avec le ton voulu: « on the red and on the yellow, twenty seven and thirty two« . De même que j’entends intacte la voix de la chanceuse qui s’écriait: « bingo!« . Et tout cela c’était sans compter la magie des départs et des arrivées en ferry, la Tamise, le parc Cheriton à Folkestone, le cinéma à 16 places de Broadstairs.

L’Europe a mal réagi comme un mari vexé qui voit partir sa femme ou inversement. On peut comprendre le calcul consistant à se montrer suffisamment désagréable pour décourager d’autres référendums, d’autres départs potentiels,  mais l’alibi permettant de s’affranchir on l’espère provisoirement, de ce qui s’appelle la politesse de ce côté-ci de la Manche, n’est jamais bon. En France on dit souvent que les Anglais sont « civilisés ». Ce qui est une façon d’admettre qu’ils le sont un peu plus que nous.

Vue de la tamise à partir d'une carte postale ancienne. Photo: PHB/LSDP

Vue de la tamise à partir d’une carte postale ancienne. Photo: PHB/LSDP

Flûte alors. Le premier ministre David Cameron aurait dû s’inspirer de cet instrument de prestidigitation que l’on appelle en France et singulièrement à Paris, « démocratie participative ». Cet outil permet d’éviter les résultats non souhaités comme avec un jeu de cartes truqué. Suivant ce procédé, les sujets de sa Majesté n’auraient alors eu à se prononcer que sur cette seule alternative: « Souhaitez-vous que le Royaume-Uni reste en Europe ou préférez-vous que le Royaume-Uni ne quitte pas l’Europe ? »

On n’en serait pas aujourd’hui à signer une pétition pour qu’un deuxième référendum vienne opportunément annuler le premier, sans compter que le troisième destiné à annuler le second est sans doute en préparation. Les Anglais préfèrent remettre en jeu plutôt que de changer les règles en fonction de l’objectif à atteindre.

Depuis les hauteurs crayeuses du Pas-de-Calais, les falaises anglaises sont toujours visibles à l’œil nu par beau temps. We miss you already. (1)

PHB

(1) « Vous nous manquez déjà ».

 

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4 réponses à Rudeness

  1. Marie-José Sélaudoux dit :

    Quel charmant article! Il est vrai que les Français ont, pour la plupart, au fond du cœur un attachement romantique pour l’Angleterre, le premier pays « exotique » que beaucoup ont découvert pendant les séjours linguistiques de leur jeunesse. Les Britanniques nous avaient tellement séduits, à l’époque, par leur originalité.
    Alors, même si les Anglais nous ont mis en colère en sortant de l’Europe, nous sommes incapables de leur enlever notre affection.

  2. philippe person dit :

    Je crois que la réaction des « Européens » est caractéristique de ce qu’est l’Union européenne : une secte élitaire pour qui « quand on est avec nous on est contre nous »…
    J’entendais « Monsieur » Lamy dire que c’était l’extrême-droite qui avait gagné au Royaume-Uni… Bravo à ces gens qui voient des fascistes partout dès qu’on commence à toucher à leur pré carré européen où l’herbe des privilèges est grasse…
    Je trouve infâme, pour ma part, qu’on dise presque ouvertement que ceux qui ont voté contre l’Europe sont des imbéciles, des vieux, des fascistes… et les autres des jeunes, des intelligents, des mulitculturalistes… Alors que la ligne de partage est entre ceux qui acceptent une Europe qui désindustrialise, qui paupérise parce ça ne les touche pas et ceux qui en subissent les conséquences sociales…
    Si on affinait, je suis sûr que les « jeunes prolétaires » n’ont pas voté pour l’Europe… Mais c’est vrai qu’un jeune travailleur, ça n’existe plus beaucoup dans nos contrées…

    Churchill – comme De Gaulle – auraient applaudi ce qui s’est passé dimanche…
    Je rappellerai aux plus jeunes que pendant que ces deux géants se battaient contre l’oppression nazie, les « pères » de l’Europe étaient assez mous du genou sur la question… Le bon Robert Schuman votait les pleins pouvoirs au Maréchal avant de faire un petit tour gouvernemental à Vichy… Monnet partait prudemment aux États-Unis… Adenauer et De Gasperi, on ne les en blâmera pas trop même si d’autres en Allemagne et en Italie avaient une autre attitude, n’étaient pas très résistants…
    « L’Angleterre est une île et entend le rester » disait le général… C’était drôle et bien vu… Et cette soi-disant jeunesse pro-européenne : qu’as-t-elle adoptée du Continent ? Rien, pas plus que les générations qui l’ont précédée… C’est le vent de l’Amérique (et maintenant de l’Australie et du Canada) qui la tente…
    La Norvège n’est pas dans ce « Machin » technocratique qu’est l’Europe et s’en sort très bien… Je crois même qu’elle va mieux que les Suédois ou les Danois qui s’y sont ralliés…
    Bon vent à nos amis anglais… Leur sort sera meilleur que le nôtre, d’autant plus si reviennent au pouvoir des gens qui ne sortent pas de la caste des impudents comme Blair, Brown ou Cameron…

  3. Je rejoins Philippe sur le peuple anglais, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons: comment ne pas aimer ceux qui nous ont donné Shakespeare, Jane Austen, Henry James (bien que né aux States) ou Sherlock Holmes himself? Ah Sherlock Holmes!!!!!
    Quant au délicieux humour anglais, il triomphe dans le délicieux « Love and friendship », adapté d’un court roman de Jane Austen, sorti la semaine dernière sur les écrans.

  4. Marie F. Laborde dit :

    Oui, Lady Susan est aussi un modèle de perfidie… Jane Austen, que j’adore, en connaissait un rayon. Jane Austen dont les romans sont très ethno-centrés. Lire ces jours-ci Léonard Woolf « Ma vie avec Virginia ». Léonard inspirateur de la SDN, anticolonialiste et cofondateur du groupe de Bloomsbury, groupe d’artiste et d’écrivains tellement ouvert sur le monde. Relire Orlando, dans lequel Virginia se joue du temps, des frontières et même des sexes.
    Ceci dit, il me semble que ce qui s’est passé en Angleterre (pas au RU visiblement) aurait pu se passer à peu près partout ailleurs, tant les arguments du Brexit étaient bas : stop à l’immigration et sauvons notre souveraineté (revoir l’excellent docu. de Don Kent sur Arte la semaine dernière). Quelles réponses seraient apportées à: voulez vous dépasser votre petite histoire? votre petite politique? vos frontières mesquines? voulez vous d’une puissance capable de contrebalancer l’éternel duo américano-Russe et capable de résoudre des problèmes de type réfugiés. Cette Europe n’existe pas, je sais, et on s’en éloigne chaque jour. Mais l’espace Schengen c’est formidable! Ça n’empêche pas Vienne de rester Vienne; Rome éternellement Rome, etc.. J’ai la nostalgie du Londres (pro-remain) de ma jeunesse, rebelle et excentrique, qui n’existe plus. Les temps sont durs, chacun sa pomme, adieu toute idée de partage, chacun chez soi, c’est quand même pour beaucoup l’argument de la droite populiste! Je garde intacte l’idée d’une Europe ouverte, rassembleuse et puissante (romantique?) et mon goût pour la culture britannique.

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