L’adieu à Thouars, la ville des fantômes

Rue menant au château de Thouars. Photo: Bruno SillardJ’y suis retourné un peu par hasard, une histoire d’une maison qu’enfin un type voulait acheter pour une bouchée de pain, aussi ma sœur avait-elle pris rendez-vous avec lui. Quant à moi j’étais venu pour le solde de tout compte d’une histoire que la famille rendait au peuple fantôme avant de disparaître à son tour. Le plus tard possible, s’entend. Je me laissais ainsi porter dans les rues de Thouars, dans le nord des Deux-Sèvres, non loin de Saumur.

(Ci-contre: rue de Thouars menant au château. Photo: Bruno Sillard)

Je me rappelle que mon grand-père m’avait emmené sur les toits du château, un élégant bâtiment du XVIIème perché au plus haut d’une faille rocheuse qui dominait la vallée. Je n’avais pas dix ans, il m’avait installé là, protégé par d’immenses cheminées qui avaient comme consigne de me surveiller, pendant qu’il baladait ses cent kilos en direction d’une gouttière, au bord du vide. En montant par un escalier du grenier, il m’avait vanté les mérites des semelles en crêpe, pour marcher sans glisser sur l’ardoise angevine. Après avoir été caserne, le château fut un temps prison.
Un midi d’avant guerre, mon grand-père poussa la porte très colère, il expliqua à ma grand-mère que c’était au marteau et au burin que des ouvriers enlevaient tout le carrelage d’une pièce du château. J’imagine la cuisine, les murs recouverts par une faïence dont il ne reste plus que quelques carreaux aujourd’hui exposés dans le musée de Thouars. Ma grand-mère eut beau le renvoyer chercher ces faïences jetées sans égard sur un tas, d’autres fantômes eurent sans doute la même idée, il ne restait plus rien. Nous étions en 1933, le château était bientôt prêt à recevoir les futurs collégiens de la ville qui allaient laisser traîner leurs doigts maculés d’encre sur le jaune pisseux des peintures qui recouvraient les murs.

Tout en bas dans la vallée, on aperçoit un pont. Longtemps, il a été renforcé par un Meccano que nos armées avaient jeté sur les rivières après la libération, ici comme ailleurs, pour rétablir la circulation. Dans l’ordre des priorités, il fut en France, le dernier ouvrage reconstruit gommant ainsi les derniers souvenirs des destructions de la guerre. Je dois dire que ce pont m’a valu quelques contrariétés. En effet, il a été baptisé le Pont des Chouans. Je devine votre regard interrogateur. Les paysans qui eurent raison d’une ville réputée imprenable composaient les armées vendéennes qui ont pris les armes en 1793 contre la Révolution régicide et anticléricale. Les troupes de la République tenaient le pont, l’affrontement dura six heures, le temps qu’il fallut aux armées royalistes de La Rochejaquelein de contourner les fortifications et de se rependre dans la ville par l’arrière, pendant que les généraux Bonchamps et Lescure continuaient de fixer les « Bleus ».
Point de « Chouans » dans cette affaire, ils apparaîtront quelques années plus tard, mais sous la forme de petites troupes, souvent entraînés, dans le grand Ouest breton, par un curé réfractaire, inventant le combat de maquisards. Imaginez le grand moment de solitude quand expliquant ceci devant des amis ou vos propres enfants quand l’un d’entre eux vous coupe pour affirmer que pourtant sur le panneau il est bien écrit : Le Pont des Chouans.

La rue Réjane à Thouars. Photo: Bruno Sillard

La rue Réjane à Thouars. Photo: Bruno Sillard

Nous nous étions garés face à la maison. Un mur contre lequel elle était adossée avait gardé les traces de fenêtres en ogives qui témoignent d’une ancienne église, aujourd’hui disparue. La maison aurait été un ancien prieuré. J’aurais aimé pousser la porte, voir le jardin. J’effleure la poignée de porte, je me retourne, devant moi une autre tour, la tour du Prince de Galles. Une fois, j’avais champarté la clef de la tour, que mon grand père, gardien du bon état des toits, gardait accrochée dans la maison. Nous gravissions l’escalier, enfin en haut, avec comme seule lumière, ce qui filtrait à travers les ardoises du toit.
Et puis au milieu, deux cages en bois, je pensais à Louis XI, je ne sais pas si un adulte pouvait y tenir debout ou couché, mais je me rappelle que nous n’avions pas osé y rentrer. Plus tard j’apprendrais que ces cages étaient destinées à accueillir  les « faux sauniers », les trafiquants de sel.

La maison semblait étonnamment neuve, ravalée de frais, comme si le temps n’avait pas prise sur elle. Autrefois elle était enserrée dans un dédale de ruelles. Il ne reste plus, en face, qu’une maison sombre dont le toit menace de s’effondrer. Nous arrivons sur la place de l’église Saint Médard, un chef d’œuvre du style roman, c’est là où se trouve les maisons du quartier médiéval, la famille en possédait au moins deux.

Commerces dans les rues de Thouars. Photo: Bruno Silard

Commerces dans les rues de Thouars. Photo: Bruno Silard

Je veux remonter la rue marchande. Les boutiques sont là, il n’y a plus de commerce mais on devine ce qui fut un marchand de chaussures, une mercerie, une boutique de prêt à porter. Les vitrines sont occupées par des artistes, mais la magie ne prend pas. La rue est déserte, les fantômes ne se laissent photographier que très rarement. Je fais marche arrière, tiens une épicerie, une vraie, je suis presque déçu de ne pas voir des bonbons dans des gros pots en verre. Mon regard s’arrête devant des bouteilles de « Duhomard », du vin avec de la gentiane, du quinquina, tout gamin j’avais droit de prendre en apéro un petit verre, ça donne des forces. Cette boisson est née à Thouars en 1926, elle est toujours produite mais à Bressuire, dans les Deux-Sèvres également, une production limitée, une centaine de points de vente. Je demande à la personne qui tient le magasins, si elle en vend beaucoup, « une à deux bouteilles par semaine », me répond-elle.
Combien d’histoires de fantômes de Thouars ai-je déjà raconté ? Pour l’heure, j’étais à un festin de pierres. Il en manque une mais un jour je vous raconterai.

Bruno Sillard

Un dernier verre ?

 

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6 réponses à L’adieu à Thouars, la ville des fantômes

  1. philippe person dit :

    Épatant, Bruno… Comme toujours…
    J’ai noté que je pouvais trouver du « Duhomard », 46 rue de la Chapelle, Paris 18e…
    J’irai y faire un tour pour boire -avec modération, bien entendu – votre divin breuvage qui a des vertus de madeleine…
    J’ai dans mes amis quelques bobos qui, s’ils prennent les choses en main, pourraient faire du Duhomard une boisson culte… Mais je crois qu’il sera préférable, pour respecter le palais de votre grand-père, de ne pas leur faire goûter…
    Plus sérieusement, cette France des petites villes en ruines, je la traverse aussi. Si j’avais votre talent, j’aurais pu conter des bleds de l’Est rongés par les mêmes fantômes et n’attendant plus rien d’autre que de stocker des déchets en provenance de la « France qui gagne »…
    ça finira mal, tout ça et qu’on ne nous dise pas seulement nostalgiques de tous ses clochers qui ne sonnent plus…
    Encore bravo pour ce texte qui me touche profondément…

    • Bruno Sillard dit :

      Merci pour cette chaleureuse réponse. Si vous passez rue de la Chapelle, n’hésitez pas à prendre une bouteille de rouge amer, et peut-être aussi une de blanc. Bien évidemment à crédit que je vous rembourserais outre en liquide, mais aussi en mots.

  2. Et pour en savoir un peu plus sur cette boisson fortifiante qui répond au curieux nom de « Duhomard », je conseille un détour vers http://www.duhomard.fr/

  3. Steven dit :

    Oui touchante lecture merci. S.

  4. Lucas dit :

    Merci Bruno pour ces histoires thouarsaises, elles me réjouissent toujours.

    Il semble que négliger les faïences du château soit une habitude. La même mésaventure s’était déjà produite à la fin du XIXe. Je l’avais évoquée ici :
    http://www.lecafedelaville.fr/2015/11/un-tresor-dans-les-gravats.html

    Au plaisir de croiser ici de nouveaux « fantômes »

  5. Merci pour cette balade au coeur de la ville de Thouars. Merci pour la citation de Duhomard, le seul apéritif à déguster sans mayonnaise 😉

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