Histoire de migrants et autres histoires : Je m’appelle Ferdinand, interné à Dachau, Bloc 26

Dtéil d'un dessin de Ferdinand Dupuis dans "La Voix du veau"Rappelez-vous, ils étaient tout un groupe de séminaristes de la région d’Angers, embarqués de force par le STO, Service du travail obligatoire, avec pour tout bagage, un bleu de travail, une paire de galoches et la bénédiction de l’évêque d’Angers. Ils arriveront à Francfort, en juillet 1943.
Rappelez-vous, nous en avions suivi un en particulier, Maurice, qui écrit au jour le jour son journal. Il prendra conscience que derrière les éternelles blagues sur le célibat des prêtres, ses compagnons de chambrées attendaient de lui qu’il soit le gardien de leur dignité collective. C’était en mars dernier, c’était au siècle dernier.
Maurice, Ferdinand, un autre séminariste, et d’autres déportés du STO occupent des baraquements dans ce qui fut l’ancienne usine Zeppelin près de Francfort. Le dernier salon où l’on cause sera … les toilettes. Tout l’art est de passer le moins de temps possible à l’usinage et au nettoyage des pièces de moteurs d’avions et le plus de temps possible dans les WC, où l’on parle toutes portes ouvertes de ses peurs et de ses angoisses. La nuit, Maurice ou Ferdinand chantent et discutent avec ses compagnons. Ils vont à la messe le dimanche le plus souvent à Walldorf, une petite ville non loin de là. Parfois, la rencontre se termine par un échange avec des cathos de la JOC, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne qui s’exerce au difficile exercice du grand écart entre les communistes et le clergé.

Semaine après semaine, le peuple chrétien s’étoffe. Ce dimanche, il s’est retrouvé dans un restaurant tenu par des religieuses. La Gestapo commence à se poser des questions. Même la messe dominicale inquiète la police nazie quand elle voit tous ces catholiques français qui se réunissent ensemble dans la nef gauche de la cathédrale de Francfort. La Gestapo est sur le pied de guerre, une réunion de catholiques doit se tenir, la police Nazi est au courant, elle décide de frapper fort. Trop tard, les infos de la Gestapo sont éventées. Il faut annuler la réunion, mais on ne peut prévenir ni Ferdinand ni d’ailleurs un autre chrétien, Rolland, qui se rendent au rendez vous. Ils vont être arrêtés le lundi 13 septembre 1944. La Gestapo qui attendait, les embarqua.

Le dernier salon où l’on cause sera … les toilettes. Dessin de Ferdinand Dupuis paru dans "La Voix du Veau"

Le dernier salon où l’on cause sera … les toilettes. Dessin de Ferdinand Dupuis paru dans « La Voix du Veau »

La suite de l’histoire, on pourra la lire après la guerre, dans le journal édité par des anciens déportés des usines Zeppelin, « La Voix du Veau ». On peut y lire l’histoire de Ferdinand, qui va être jeté dans l’enfer du camp de concentration de Dachau, non loin de Munich.
Rolland fut rapidement libéré. On enferma Ferdinand dans un sombre, étroit et très froid cachot. Une heure passa, puis deux, puis trois,… et personne ne revenait. Le froid aidant, il fut pris d’une violente envie de pisser. Dans ce cachot, aucun récipient. Il appela, cria, tambourina contre la porte, en vain.
Finalement, n’y tenant plus, il se soulagea contre le mur. Juste le temps pour que les policiers viennent le chercher. L’un d’eux, braquant sa lampe à l’intérieur de la cellule, remarqua sur le bas du mur la flaque d’urine. Cela valut à Ferdinand une claque magistrale, accompagnée d’une bordée d’injures.

Ferdinand poursuit son récit dans La Voix du Veau : « C’est dans la salle des lavabos de l’usine où j’avais été ramené que je fis connaissance de ce Monsieur de la Gestapo qui venait m’arrêter : un Monsieur ordinaire, un Monsieur bien allemand, d’une quarantaine d’années peut-être, l’air mal commode, avec un imperméable clair et, sous le bras, une serviette de cuir. Il vérifie mes papiers, mes ausweis, mon carnet de travail… C’était bien moi « Doupouias ». Mais, que me voulait-on ? Il tente bien, je crois, de me l’expliquer durant quelques instants, en faisant de grands gestes et en roulant des yeux furibonds, mais je ne comprenais rien à ses aboiements. » On fait venir une interprète qui travaillait au montage. Seulement, soit qu’elle-même ne comprit pas bien, soit qu’elle n’osât pas me traduire ce qu’on me voulait exactement. Ce n’était que des choses bien vagues : « Avez-vous d’autres vêtements ici ? »
Baraque « Drei » ! Cette seconde porte, à droite, c’est ma piaule depuis peu. Auparavant, j’étais dans la « Zimmer » du Grand Lucien. Que de fois, depuis, j’ai remercié la Providence de ce changement !… Si mon policier avait pénétré chez « Lucien », il n’aurait certes pas manqué de voir les grandes cartes des opérations soigneusement « à jour », et le poste de radio, et le petit drapeau au-dessous de mon « coucou ».
Tandis qu’on pénétrant avec moi dans ma nouvelle chambrée, les chleus ne virent rien de spécial.
Le type à l’imperméable demanda de visiter mon placard. Il n’y trouva rien de spécial : quelques provisions, restes du dernier colis venu de France, quelques vêtements qu’il palpa, et un paquet de linge sale qui lui fit faire la grimace (Dame ! A l’usine on lavait quand on pouvait et comme on pouvait !).
Il voulut ensuite regarder ma valise. Il fut à son affaire, et moi je commençais à comprendre que les choses allaient se gâter ! Il retira une petite boîte en carton remplie de petites pièces de moteur (à la vérité peu importantes… souvenirs qui feraient bien plus tard, dans ma collection, dans ma chambre du Séminaire… Mais oui, j’avais alors la manie des souvenirs !). Il trouva aussi des cendriers, des couverts « récupérés » ici ou là, des éclats de bombes de D.C.A., des débris d’avions abattus ! … De futurs souvenirs, tout cela !… « Zabotache ! Zabotache » ! Le policier jubilait! Mais ce n’était pas tout. Il découvrit aussi un plan de Francfort !… Des cartes postales, très nombreuses, dont certaines avaient la malchance de représenter du « matériel de guerre », des photos de la D.Z.R. des lettres, des feuilles de brouillons, des préparations de C.E., des ébauches de dessins.
Heureusement, il ne parut pas se douter que j’avais une autre valise…
« Habillez-vous ! » me dit seulement le type à l’imperméable. Très inquiet sur les suites de l’aventure, je changeai rapidement mon bleu contre un costume plus propre et plus chaud. »

On le poussa à l’arrière d’une voiture, entre le policier et lui une machine à écrire. Ils prendront au passage une jeune femme, une petite amie s’interroge Ferdinand. Ils traversent les ruines encore fumantes du dernier bombardement. Un avion finit de se consumer. Comme il roulait dans la nuit, tout à coup, Ferdinand pensa à son portefeuille, ils avaient oublié de le fouiller. Il contenait en particulier une photo d’Hitler, photo d’un grand dessin qu’il avait fait en 38, photo dont le verso était couvert de railleries. Ils vont s’arrêter manger dans un restaurant, Ferdinand profite de cette étape pour, tout doucement, tirer son portefeuille, en sortir la photo puis la déchirant sans bruit, l’avaler enfin, à la barbe des deux policiers. La voiture allemande franchit le lourd portail de la prison de la Gestapo de Darmstadt.

Dessin de Ferdinand Dupuis paru dans "La Voix du Veau"

Dessin de Ferdinand Dupuis paru dans « La Voix du Veau »

Ferdinand écrira plus tard dans la Voix du Veau : « Si vous saviez comme souvent j’ai pensé à vous depuis mon arrestation ! Au début, à la prison de Darmstadt, j’espérais encore vous retrouver à l’usine. Mais, je laissais tomber toute espérance, lorsque, accusé de sabotage, espionnage, et de vouloir du mal au peuple allemand, je fus transféré au camp de Dachau, au bloc 26 où ont été regroupés près de 150 membres du clergé français, originaires de 56 diocèses. Il y avait deux évêques, 110 prêtres et 31 séminaristes ainsi que des religieux.
Dachau fut certes une rude épreuve, mais, si vous saviez comme, au fond, dans ma misère, j’ai été gâté ! Presque toujours, je me suis trouvé avec des prêtres même si les derniers mois, j’étais bien un peu isolé, avec Edmond Michelet (qui sera nommé ministre des armées par De Gaulle), car nous étions rescapés du typhus. Cependant, nous pouvions communier presque chaque matin, grâce au dévouement d’un docteur français qui, sous les barbelés, recevait de temps en temps, dans une misérable boîte, quelques hosties. Lorsque la fièvre nous quittait, nous allions aussi, prudemment, secourir les agonisants de tous côtés. »

Il restera aussi tous ces dessins que Ferdinand Dupuis a pu saisir rapidement, de son crayon habile, sur quelques minuscules bouts de papier. Avec l’Abbé Fraysse, un de ses compagnons, il a pu publier et illustrer une brochure (il fut rapatrié après la libération du camp en 1945 et était en assez triste état).

Quelques lignes encore : « Et, alors que je comptais bien mourir, moi aussi, en février dernier surtout, me voici sain et sauf en France. Oh ! ce retour du 11 août après les hôpitaux et les sanas d’Allemagne, je m’en souviendrai ! Depuis, tout doucement je me «retape» avant de reprendre les études du séminaire !… Pour l’instant, je suis dans un petit hospice de Vernet-la-Varenne (Puy-de-Dôme) où je dois passer l’hiver à faire le paresseux ! ».
Et puis dans un numéro suivant, le journal des anciens du « Veau » : « lui a décerné le titre de « Chevalier de l’Ordre de la « Voix du Veau ». Ferdinand, le dur des durs, le seul, l’unique qui se soit rendu au lieu de notre réunion manquée d’Août dernier et qui, par désespoir, s’est pendu aux fils téléphoniques.
Mort le Ferdinand ? On ne trouve pas de trace de décès. Même le film de ses dessins s’est arrêté en 44. Comme le disait un certain Céline, « la plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. »

Bruno Sillard

Pour découvrir les œuvres de Ferdinand Dupuis

Lire aussi

Histoire de migrants et autres histoires : Maurice un séminariste au STO
Episode 1
Episode 2

Détail du mémorial Dachau au cimetière du Père Lachaise. Photo: PHB/LSDP

Détail du mémorial Dachau au cimetière du Père Lachaise. Photo: PHB/LSDP

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