Un scaphandrier en ville

Immeuble avec balcons. Photo: PHB/LSDPC’était ce genre de banlieue bonne pour débuter dans la vie. Un de ces coins où l’on débarque avec peu de moyens pour fonder une famille. Et d’où l’on part une fois que les finances se sont améliorées pour aller dans un environnement meilleur. Ou que l’on quitte une fois l’âge de la retraite atteint pour un de ces lieux de villégiature où tout le monde a le ventre rond et les cheveux teints. Lui y était arrivé deux jours après l’anniversaire de ses soixante deux ans. Avec l’idée qu’il avait enfin pris le maquis.

Ni charme, ni cachet, son immeuble était neuf. Il l’avait acheté sur plans. Il était revenu deux fois pour le voir pousser, un peu fasciné quand même par ces petites cellules froides de béton où circulaient encore des courants d’air et qui allaient se transformer en foyers clos. Clément avait opté pour une surface strictement nécessaire à un homme seul selon lui, soit 39 mètres carrés. L’appartement se divisait en un séjour-cuisine, une chambre, une salle de bains sans fenêtre et un de ces silos ingrats où l’on installe les toilettes.

Sciemment, il l’avait aménagé de façon froide et fonctionnelle. La cuisine aurait pu servir de bloc opératoire si ce n’était la radio qui en trahissait la destination domestique. Il y avait aussi un canapé, un seul fauteuil, une table ronde en verre avec quatre sièges en plastique transparent. Les murs étaient vides. Il n’y avait jamais plus d’un livre qu’il allait deux fois par semaine emprunter à la bibliothèque. Quant à la chambre elle ne comportait qu’un lit, une chaise et une table de chevet avec une petite lampe qui lui permettait de feuilleter son magazine automobile avant de s’endormir.

Il ne s’était pas équipé de télévision. Le seul équipement pour amener une vie sonore était outre le poste de radio, une chaîne haute fidélité sur laquelle il passait le plus souvent possible la messe en fa de Pergolèse, dite « missa romana » ou la bienheureusement longue partita numéro 6 de Bach. Quand il en avait assez de la musique baroque, il écoutait du jazz en provenance d’artistes les mieux à même de d’échafauder des univers musicaux dépourvus de chaleur. C’était ce qui convenait le mieux à son état d’esprit, fait tout à la fois de sérénité et de mépris, soit une forme de cynisme longuement préméditée.

Son appartement n’était qu’au premier étage mais il donnait sur un carrefour dont la vue était suffisamment dégagée pour le regard puisse y trouver matière à prendre son essor. Il profitait du spectacle automobile incessant depuis sa terrasse qui n’était dans la réalité qu’un balcon un peu large. De là il voyait bien le ciel et aussi deux collines qui se chevauchaient à l’horizon d’une des deux avenues. Clément observait les gens aller et venir, ceux qui s’arrêtaient brusquement à l’instigation impérative de leur téléphone, ceux qui se pressaient pour rejoindre l’un des trois immeubles de bureaux qui étiraient la perspective au nord, ceux qui emmenaient ou ramenaient les enfants de l’école, ceux qui s’offraient une pause à la terrasse de la grande brasserie qui s’appelait d’ailleurs « La grande brasserie », soit tout un magma d’activités humaines variées.

Quand le bruit de la rue le fatiguait, il fermait sa fenêtre à triple vitrage, conçue aussi bien pour une isolation phonique que thermique. Le son s’arrêtait net au point qu’il avait alors la sensation d’être l’habitant d’un bathyscaphe ou d’une capsule spatiale. L’univers extérieur butait sur les parois de son abri et cela lui procurait l’essentiel de ce qu’il avait toujours recherché : une vie marginale de scaphandrier des villes.

Clément avait opté pour cet habitat urbain en refusant toute société, tout commerce avec le genre humain. Il s’y était installé sans prévenir personne, ni sa famille ni ses amis, excluant toute forme de contact avec le passé. Son téléphone pourtant branché ne sonnait pratiquement jamais. Pour la dernière partie de la vie qu’il entamait, l’homme s’était raidi, étanche aux regrets, aux déceptions, aux joies. Ses seules activités extérieures se bornaient à la fréquentation de la bibliothèque, de longues promenades en voiture sur des boulevards abstraits. Une fois par semaine il allait à la piscine, très tôt le matin, à l’heure où les nageurs ne font que des longueurs dans un esprit de pénitence. Il aimait aussi photographier le décor de son décor de son quartier et tirait un plaisir secret de cadrages implacables qui ne laissait aucune chance à ce qui caractérise l’humanité dans ses faits les plus simples.

3h2Cet emploi du temps avait quelque chose de suicidaire dont Clément n’avait pas conscience. Ne parler à quiconque en dehors de quelques mots convenus avec un voisin croisé dans les escaliers revenait à pratiquer une sorte d’apnée sociale singulièrement mortifère. Il ne demandait rien, on ne lui demandait plus rien. Sauf ce jour si particulier où la caissière de « son » supermarché lui demanda le service de la raccompagner chez elle au motif qu’elle n’était pas habillée selon les codes en vigueur dans sa cité. Elle lui avait le donné le bras. Lui n’était pas bien fort mais ses cheveux blancs au-dessus de son regard mi-distancié mi blasé, suffisaient pour lui conférer une sorte d’autorité propre à écarter les ambassadeurs zélés d’une codification vestimentaire aussi autoritaire qu’absurde. Le trajet s’était donc déroulé sans les anicroches redoutées. Au point qu’elle lui avait dit « à demain alors » et qu’il avait répondu « entendu ». Rentré chez lui il s’était dit qu’il n’y avait décidément pas moyen d’être tranquille. Mais ce jeûne sociétal lui avait fait du bien.

PHB

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3 réponses à Un scaphandrier en ville

  1. Bruno Sillard dit :

    Tranche de vie de la solitude ordinaire, est-elle belle ou émouvante? Ou simplement là, présente, présente.

  2. Pierre DERENNE dit :

    « des boulevards abstraits » : j’ai bien aimé

  3. AnneLaure pham dit :

    J’aime beaucoup ce texte de déambulation humaine, riche d’oppositions dynamiques.
    Aimerait reprendre l’expression « Apnée sociale » dans mes interventions possible ?

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