Un canard enchaîné dans les « plaisirs » de l’enquête

Alors que l’affaire révélée par le Canard Enchaîné sur le salaire de Pénélope Fillon éclabousse un monde politique déjà tellement terni que l’on peine à s’y retrouver, la maison Fayard vient de sortir un livre intitulé « Les plaisirs du journalisme » dont l’un des auteurs est une ancienne figure du Canard et l’autre, Pierre-Edouard Deldique est journaliste à RFI. Ce récit des grandes affaires ayant épinglé sept présidents résonnerait assez bien comme un rappel salutaire des dérives républicaines si l’exercice auto-promotionnel n’était pas un peu trop voyant. Critiquable, donc, même s’il se lit facilement.

Claude Angeli peine en effet à tenir la bride: il se cite à peu près partout, laissant à de trop rares occasions une petite place à d’autres confrères. Certes son palmarès de chasse personnel et collectif en impose: De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Chirac, Mitterrand, Sarkozy, Hollande tout le monde y est passé avec plus ou moins d’intensité selon certaines accointances que n’avaient pas manqué de relever en 2008 Karl Laske et Laurent Valdiguié dans leur livre « Le vrai Canard ». Osant s’intéresser à l’hebdomadaire, ils avaient notamment pointé comment le dossier du collaborateur de Vichy René Bousquet et ami de Mitterrand avait été « opportunément refermé« .

La rétrospective des affaires comme toute rétrospective ne contient rien de nouveau. Mais elle interpelle, c’est bien naturel. Ce qui est plus gênant c’est que le Canard Enchaîné est mine de rien présenté comme le parangon du journalisme d’enquête -grâce il est vrai à une belle indépendance acquise à mains nues-, à l’opposé écrivent les auteurs « du journalisme de magnétophone qui consiste à se limiter à des interviews, un journalisme de présentation, où l’on met en musique des infos, à la radio, à la télévision, dans la presse écrite (…) et le journalisme de commentaire qui s’appuie sur les sondages et qui ne fatigue pas trop certains confrères…« . C’est rien de dire que les auteurs poussent cette fois le bouchon un peu loin. Les journalistes trouvent du travail où ils le peuvent, parfois chez Closer, parfois au Figaro, parfois au Monde voire à Hot Vidéo. La plupart seraient ravis de venir faire du journalisme d’enquête au Canard où d’après les auteurs du « Vrai Canard », travaillent les journalistes « les mieux payés de la profession ». L’attaque est donc un peu facile.

D’autre part les deux plumes des « plaisirs du journalisme » en profitent au passage pour critiquer ceux qui accusent le Canard de n’être qu’une simple boîte aux lettres pour délateurs opportunistes, que ce soit par la poste, par le téléphone, par fax, au restaurant ou au coin d’un bois. Toute info tombée du ciel mérite une contre-enquête minutieuse insistent-ils. De grandes signatures passées par le Canard comme Pierre Péan (fort peu cité d’ailleurs) attestent cette moralité revendiquée. Ce que le livre ne dit pas en revanche, hormis les joies journalistiques, c’est que l’info qui se faufile jusqu’à la rédaction est parfois entachée de soupçon. Qu’elle est peut-être l’avant-dernier rebond d’une boule de billard aux origines plus obscures que le résultat une fois imprimé.
En 2008, Karl Laske et Laurent Valdiguié affirmaient dans leur ouvrage que certaines affaires comme celle des diamants de Giscard n’étaient pas sorties par hasard et qu’il y avait souvent derrière l’info des bons amis à la manœuvre. Le Canard relaierait-t-il des coups foireux? Il serait naïf de penser le contraire. Toujours est-il que les auteurs ne manquent pas en fin d’ouvrage de saluer le courage et le civisme de leurs informateurs qui pour certains prennent effectivement des risques.

Il n’en reste pas moins que cet hebdomadaire peut revendiquer haut et fort et à juste titre une belle indépendance à l’heure où beaucoup de journaux figurent dans le bilan annuel des plus gros industriels, au moment où l’info est cyniquement appelée « contenu », à une époque malheureuse où les « dircoms » squattent les sommaires. Rien que pour ça on souhaite longue vie au palmipède centenaire.

PHB

« Les plaisirs du journalisme », Claude Angeli et Pierre-Edouard Deldique, Fayard, 20,90 euros
« Le vrai Canard » (2008), Karl Laske et Laurent Valdiguié, Stock, 22 euros

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2 réponses à Un canard enchaîné dans les « plaisirs » de l’enquête

  1. Rien de trop étonnant à ce que cet ouvrage participe de l’autopromotion, puisque son co auteur est Claude Angeli, rédac chef pendant quelque 41 ans. Comme il a en effet « sorti » bien des affaires, son témoignage est intéressant. Un journal sans publicité et cependant plus que bénéficiaire, ça vous donne une certaine indépendance. Cela dit, j’ai toujours entendu dire que le Canard payait ses informateurs… Le lire chaque semaine est pour moi un régal, et me donne le sentiment de comprendre un peu quelque chose à la « tambouille » de la politique et des affaires. En ce qui concerne leur dernier « scoop » sur Penny Fillon, ils expliquent dans l’article que c’est en enquêtant sur les revenus de l’ancien premier ministre et de sa société de conseil 2F qu’ils sont tombés sur les fiches de paye de sa femme. En tout cas, c’est l’un des rares journaux français à faire de l’investigation. Alors vive le Canard centenaire!

  2. philippe person dit :

    Je suis copain avec quelques journalistes du Canard et en connais quelques autres.
    Ce sont intellectuellement des pointures, moralement des gens d’une grande honnêteté n’ayant pas d’arrière-pensées. Et, de plus, ce sont en général de joyeux lurons…
    Quand ils utilisent des pigistes, ils les paient très correctement, ce qui n’est pas le cas de certains « grands » journaux qui ont des journalistes vedettes grassement payés et des collaborateurs extérieurs rétribués en roupies…

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