La mélancolie “C’est quelquefois rien, c’est quelquefois trop”

Actualité culturelle oblige, le 44ème Festival d’Angoulême nous incite à nous tenir informés de la production du 9ème art et à rattraper notre retard de lecture en matière de bandes dessinées. Ainsi le très joli roman graphique de Camille Jourdy, “Juliette”, sorti fin février 2016 chez Actes Sud BD, faisait-il partie de la liste. Camille Jourdy, pour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas, est l’auteur de la trilogie à succès “Rosalie Blum” (Prix révélation Festival d’Angoulême 2010), succès on ne peut plus mérité pour cette histoire originale brillamment racontée et fort joliment illustrée.

“Rosalie Blum” fut, par ailleurs, portée à l’écran avec non moins de talent par Julien Rappeneau dans le film éponyme sorti l’année dernière – et nominé aux César 2017 pour le Meilleur Premier Film. Souhaitons-lui bonne chance, au passage. –.
Même si, scénaristiquement parlant, “Juliette” nous semble moins abouti que “Rosalie Blum”, on y retrouve avec bonheur l’univers sensible et tendre de son auteur et des personnages tout aussi attachants que Vincent, Aude, Rosalie et compagnie.
Les similitudes sont nombreuses entre les deux œuvres. La palette graphique est d’emblée reconnaissable : de minutieux dessins dans de jolis tons pastels, contribuant à créer une atmosphère de douceur et de tranquillité. L’histoire se déroule cette fois-ci au printemps – et non pas en hiver comme pour “Rosalie Blum” – et la nature y est magnifiquement représentée dans les moindres détails. Les thématiques abordées sont aussi très similaires: la solitude, la famille, l’incommunicabilité, les secrets enfouis, le mal de vivre, l’absence de confiance en soi…

L’histoire se déroule à nouveau dans une petite ville de province, dont la géographie n’est pas précisée, mais qui s’inspire à l’évidence de Dole, dans le Jura, où a grandi Camille Jourdy. Juliette quitte un temps Paris pour retourner dans sa campagne natale où vivent, chacun chez soi, son père, sa mère, sa sœur et sa grand-mère. Elle s’installe chez son père dont la mémoire commence à vaciller et avec qui la communication s’est toujours avérée difficile, voire inexistante. Ses parents se sont séparés quand elle était encore enfant. Son père vit seul tout en cherchant l’âme sœur sur Internet tandis que sa mère, artiste peintre un peu fantasque, refait régulièrement sa vie avec des hommes plus hurluberlus les uns que les autres. Sa sœur, Marylou, son aînée, est le pilier de la famille. Mariée, mère de deux jeunes garçons, elle gère tout ce petit monde tout en s’occupant de sa maison, de son travail et décompresse le jeudi, dans la serre… avec son amant.

Planche de « Juliette »

La grand-mère, elle, souffre de la maladie d’Alzheimer, mais un jour la mémoire lui revient pour révéler soudain un secret que chacun souhaiterait garder enfoui. Un secret qui permettrait peut-être à Juliette de se souvenir de cette partie de sa prime enfance qu’elle a totalement occultée et de comprendre les angoisses qui la rongent. La mémoire est décidément une chose bien curieuse, découvrait-on déjà dans “Rosalie Blum”. En retournant sur les lieux de son enfance, la jeune femme fait la connaissance du nouvel occupant de la maison où elle a grandi : Polux, un célibataire dont la vie ne semble pas plus passionnante que la sienne. Deux solitudes qui se rencontrent… Là encore Camille Jourdy a su créer une belle pléiade de personnages.

Le sous-titre du roman s’intitule “Les fantômes reviennent au printemps”. Mais de quels fantômes s’agit-il réellement? Du bébé non né dont personne ne parle ? Du temps qui s’écoule inexorablement et que l’on voudrait pouvoir arrêter, ne serait-ce qu’un instant ? De ces bonheurs disparus à jamais : l’harmonie familiale, l’insouciance enfantine? Et si le mal dont souffre Juliette, hypocondriaque hors pair, n’était autre que la mélancolie ? Cette mélancolie que chantait si bien notre poète bien aimé Léo Ferré. “La mélancolie, C’est un’ rue barrée, C’est c’qu’on peut pas dire…”

Isabelle Fauvel

“Juliette” de Camille Jourdy, Actes Sud BD, 24 février 2016
Blog de Camille Jourdy

Rosalie Blum

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