Se mirer le surmoi dans les écrans de Peter Campus au Jeu de Paume

Peter Campus nous attrape par notre petit (ou grand) travers narcissique. Dans cette exposition qui vient de débuter à l’étage du Jeu de Paume se trouve un grand écran trompeur. L’astuce a été reprise par ses épigones à l’ère du numérique, mais son procédé date de 1972. L’œuvre baptisée « Interface » fonctionne en double décalage. Les visiteurs s’y voient après être passés devant. Notre propre image est même suivie de son double dans une pose différente. Le trucage est épatant.

Ses réalisations qui datent des années soixante-dix sont au centre de l’exposition. D’une façon ou d’une autre on finit par s’y retrouver à l’intérieur un peu comme si Vélasquez nous intégrait dans ses « Ménines » au bout d’un certain temps d’observation. L’œuvre vidéo en circuit fermé ne se formalise ainsi qu’avec l’implication du regardant. L’expo est joliment titrée en latin « Video ergo sum », (un outrage linguistique par les temps qui courent) et qui signifie donc: « je vois donc je suis ». Par extension dans ce cas précis on pourrait même dire « je me vois donc je suis ». Et aussi en raison du de l’effet retard voulu: « je me suis vu (en double) donc j’étais ». Peter Campus enclenche ainsi une déclinaison facétieuse de tous les possibles.

C’est la première exposition monographique en France de cet américain né en 1937. L’installation vidéo qui accueille le visiteur est composée d’un polygone de vieux téléviseurs. Grâce à un jeu de miroirs qui vient compléter l’action des caméras, l’inclusion des personnes se trouvant au centre du quadrilatère varie sans cesse. En amenant le visiteur à tester toutes les facettes du dispositif, il le capture pour une durée indexée sur la curiosité de ses proies. Notre image se trouve ainsi démultipliée et pas forcément de face ce qui en fait une expérience troublante, un peu comme si le miroir de notre salle de bain s’amusait à nous renvoyer une image partielle et inversée.

Aspect de l’exposition « Video ergo sum »

Ce qui est intéressant, c’est que Peter Campus ne s’est pas laissé enfermer dans sa trouvaille. L’exposition nous montre son évolution artistique au fur et à mesure de l’avancement des technologies. La dernière étape du parcours nous confronte à, croit-on, quatre photographies géantes qui présentent le bassin de la ville de Pornic. Sauf qu’il s’agit de plans fixes obtenus à partir d’une caméra. L’on s’aperçoit vite que la surface de l’eau du port est parcourue de légères rides à sa surface. Et une fois de plus nous voilà piégés. Peter Campus a ce faisant, produit des œuvres à l’intersection très fine de la photo et du film. Elles ne sont ni tout fait l’une ni tout à fait l’autre ce qui les rend vaguement hypnotiques. Cette « Convergence d’images vers le port » a été réalisée en 2016.

Toujours dans le domaine maritime mais un peu plus tôt en 2009, l’artiste a créé un artefact appelé « A wave », la vague. Cette fois, l’artiste qui fait du mélange des genres un signe de reconnaissance, a positionné son œuvre dans l’espace commun de la peinture et de la vidéographie. Sa vague en couleur est composée de gros pixels en pavés qui s’animent très lentement conférant à l’ensemble une esthétique aussi étonnante que complexe. « A wave » est une sorte de peinture mouvante dont l’une des facultés est d’attirer notre sensibilité dans ses rets. Imaginez donc un Manet pixelisé ondulant sous le vent.

Une fois en dehors du musée, face à la place de la Concorde,  tout a l’air normal. Ce qui ne bouge pas est bien fixe.  Ce qui bouge est bien mobile. Mon Dieu que c’est banal.

PHB

« Video ergo sum », Peter Camps, au Musée du Jeu de Paume, jusqu’au 28 mai

 

Image extraite du film sur Aubervilliers (Eli Lotar)

NB: Ne pas oublier pour autant de visiter le rez-de-chaussée du musée qui nous invite à découvrir le photographe Eli Lotar (1905-1969). Cet artiste français d’origine roumaine s’est distingué non seulement par ses portraits ou paysages mais aussi, et c’est une mention spéciale, par le fascinant film qu’il a réalisé en 1945 sur la vie des habitants pauvres d’Aubervilliers. Une réussite documentaire à la sensibilité singulière, matière primale de nos banlieues d’aujourd’hui, à regarder de bout en bout.

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2 réponses à Se mirer le surmoi dans les écrans de Peter Campus au Jeu de Paume

  1. sans dit :

    « Les travaux de Peter Campus sont connus mais pour beaucoup, ses travaux seront cette heureuse découverte consistant à nous impliquer dans ses expériences multiples dissociant le temps et l’espace. »
    A part cette phrase que je n’ai pas comprise, votre article incite à aller jouer au Jeu de paume! Merci beaucoup, ck

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