Singulis ou l’art du seul-en-scène

Simul et singulis, telle est la devise de la Troupe de la Comédie-Française : “ensemble et chacun en particulier”. En d’autres termes : chaque comédien apporte sa créativité et sa singularité au service d’une création collective. Telle une ruche et ses abeilles, l’emblème de la Troupe. Dans la petite salle du Studio-Théâtre, sous la Pyramide du Louvre, se tenait, du 22 février au 5 mars derniers, le deuxième des quatre seuls-en-scène que présente le Festival Singulis, une autre des belles nouveautés de la Maison instaurées la saison passée : “L’Envers du music-hall” de Colette par la talentueuse Danièle Lebrun.
Si les monologues n’ont jamais été exclus de la programmation de la Maison de Molière, ils sont loin d’être courants car encore faut-il que le Répertoire s’y prête. Depuis le XVIIème siècle, en effet, l’Institution se définit avant tout en tant que Troupe – une de ses trois spécificités avec le Répertoire et l’Alternance – dont la dimension collective prime forcément sur l’expression individuelle.

De mémoire relativement récente de spectateur, quelques comédiens et comédiennes eurent cependant la rare occasion de déployer tous leurs talents au Français à travers des monologues. Ainsi se rappelle-ton avec émotion de “La voix humaine” de Jean Cocteau interprétée avec maestria par Martine Chevallier, précédé du solo “La Dame de Monte-Carlo” du même auteur, brillamment chanté par Véronique Vella, un double spectacle mis en scène par Marc Paquien en 2011. Il est à noter que “La voix humaine” avait d’ailleurs marqué l’entrée de la forme “monologue” au Répertoire en 1930, dans l’interprétation de Berthe Bovy. En 2009, Jacques Sereys, sociétaire honoraire, disait lui aussi les mots de Cocteau, sur ce même petit plateau du Studio-Théâtre, en reprenant le très beau “Cocteau-Marais”, montage de textes du poète créé et joué par Jean Marais en 1983, dans une mise en scène de Jean-Luc Tardieu, pour le vingtième anniversaire de la disparition de son ami et mentor.
La saison dernière, les Singulis virent donc le jour. L’idée était de donner carte blanche à un comédien ou une comédienne pour monter le spectacle de son choix, lui en confier la responsabilité artistique totale. Tout comme pour les Écoles d’acteurs et le Grenier des acteurs, c’était aussi l’occasion, pour le public, d’être en prise directe avec les membres de la Troupe, comme l’explique l’administrateur de la Maison, Eric Ruf, leur instigateur : “Dans un dispositif très léger et pour une dizaine de représentations, quatre comédiens jouent, à un horaire inhabituel pour le Studio-Théâtre (20h30), leur texte fétiche, leur dada littéraire.”

Ainsi quatre monologues avaient-ils été présentés : “Ce que j’appelle oubli” de Laurent Mauvignier par Denis Podalydès, “Les fous ne sont plus ce qu’ils étaient” de Raymond Devos par Elliot Jenicot, “Compagnie” de Samuel Beckett par Christian Gonon et “Grisélidis” de Grisélidis Réal par Coraly Zahonero. Des coups de cœur on ne peut plus originaux… De belles découvertes pour de nombreux spectateurs.

« L’envers du music-hall » ©Vincent Pontet

Après avoir ouvert avec “Le Bruiteur” de Christine Montalbetti, sur une proposition de Pierre Louis-Calixte, le Festival Singulis se poursuivait donc cette saison avec une suggestion pour le moins peu commune de Danièle Lebrun, une gageure pourrait-on dire : une adaptation théâtrale de “L’Envers du music-hall” de Colette. La pensionnaire avait choisi de porter à la scène ce recueil de récits publié en 1913 dans lequel la romancière relatait son expérience de mime et d’actrice sur les routes de France et d’Europe. Une vingtaine de chroniques racontant six années de vagabondage… Car, souvenons-nous, après sa séparation d’avec Willy, son premier mari, Colette, pour gagner sa vie, poursuivit quelque temps une carrière au music-hall où elle présentait des pantomimes orientales dans des tenues d’ailleurs très légères qui firent grand scandale. Mais qui s’en souvient ou s’en émeut encore de nos jours ? C’était il y a plus de cent ans… Merci à Danièle Lebrun de nous remettre cette époque en mémoire.

“L’Envers du music-hall” se prête merveilleusement bien à la scène. Il est vrai que l’adaptation de Marcel Bluwal y est sans doute aussi pour quelque chose. Dans cet ensemble de textes, Colette dépeint avec beaucoup d’esprit et d’empathie ses compagnons de tournée, ces saltimbanques si attachants qui ne mangeaient pas tous les jours à leur faim et dont la vie s’usait dans les gares et les hôtels minables. Et c’est tout le charme du spectacle et le talent de son auteur, à travers sa merveilleuse interprète, de nous brosser des portraits si vivants, de nous faire passer sans cesse du rire au serrement de gorge. Tout un monde se déploie soudain sous nos yeux. Une époque renaît…
Vêtue d’un très seyant tailleur jupe longue couleur grenat avec chemisier blanc et ruban de velours noir en guise de cravate, chaussée de bottines noires et coiffée d’un léger canotier, Danièle Lebrun, d’une suprême élégance, silhouette sans âge, nous rappelle celle de la femme de lettres immortalisée au début du siècle dernier par l’appareil photographique. Dans un décor extrêmement minimaliste – une chaise, parfois deux, un escabeau… –, mais un jeu savant de lumières – signées par le grand Jacques Rouveyrollis –, la comédienne interprète, tout en se glissant dans la peau de l’écrivain, tous les personnages racontés par celle-ci. Avec une aisance extraordinaire, elle passe de l’un à l’autre, changeant de voix, de posture, de mimique, prenant des accents… Un véritable exercice de style ! Du grand art de l’interprétation ! Une leçon d’art dramatique que devraient suivre tous les apprentis comédiens. Ce fut un véritable plaisir de réentendre les mots de Colette, son style net et précis et l’on en ressort avec l’envie de se replonger dans la lecture des Claudine, “Dialogues de bêtes”, “Les Vrilles de la vigne”, “Le Blé en herbe”, “Sido” et tant d’autres…

Ce deuxième Singulis fut une belle réussite. Nous attendons les suivants avec une grande curiosité.

Isabelle Fauvel

Les prochains Singulis (au Studio-Théâtre, à 20h30) :
du 29 mars au 9 avril : “Au pays des mensonges” d’Etgar Keret par Noam Morgensztern 
du 19 au 30 avril : “L’Evénement” d’Annie Ernaux par Françoise Gillard

Danièle Lebrun. « L’envers du music-hall » ©Vincent Pontet

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