Dérivatif

Sa mémoire le tourmente. Sa faculté d’élocution se fragmente. Quand il veut s’exprimer sur les présidentielles, il a du mal à mettre les syllabes d’un candidat dans le bon ordre. Il trébuche sans cesse dessus, parfois il hybride le nom de deux candidats en un seul. Alors il lit Cesare Pavese à voix haute et tout redevient clair. Juste avant de se suicider, en 1950, le poète italien a écrit un dernier texte qui disait « La mort viendra et elle aura tes yeux ».Il est vieux mais il s’accroche. Il est veuf mais il continue de polir l’image de sa femme disparue. A l’église, il sait que quelqu’un l’écoute. L’acoustique y est favorable aux échanges de pensées. On peut y parler à Dieu directement ou émettre des messages plus personnels. Si ça ne marche pas là, c’est que cela ne peut marcher nulle part.

Dans les librairies c’est différent. Il s’y rend par le métro, aux heures où il a quelque chance de trouver une place assise. Dans les périodes d’affluence, il se tient le plus souvent debout avec vaillance. La plupart du temps on ne le voit pas. Les voyageurs sont indifférents à leur environnement. Ils regardent l’écran de leur téléphone. C’est pourquoi il préfère les fins de matinée ou les milieux d’après-midi pour se rendre dans les grandes librairies du centre de Paris comme celle du Palais-Royal qu’il affectionne. Les livres ont l’air inertes mais ils parlent et c’est pour cette raison qu’on les achète.

« La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce sera comme cesser un vice, comme voir resurgir au miroir un visage défunt, comme écouter des lèvres closes. Nous descendrons dans le gouffre muets ». C’est tout à la fois le poème et le passage qu’il préfère. Parce que la mort l’angoisse. D’abord dans la perspective où on l’enterrerait vivant, par une sorte d’inadvertance absolue ou de cette malchance qu’il voit maladivement partout. Ensuite parce que le néant le terrifie. Alors si la mort pouvait venir enfin, avec tout de suite passé le dernier soupir, le regard réconfortant de celle qui a été son plus constant témoin, alors la mort viendrait et elle serait plus douce, ô combien plus douce, plus facile, plus tiède. Il n’y aurait plus de quoi s’inquiéter.

En attendant tout se déboîte et se déglingue. Dans la rue il trottine de guingois comme ces vieux chiens cintrés par les rhumatismes. Son chien à lui est resté pimpant. D’autant que ces derniers jours il l’avait emmené chez le coiffeur. Quand il croise des gens du quartier il leur dit bonjour, les remercie et s’excuse presque dans la même phrase. Ceux qui sont prêts à mordre s’en trouve décontenancés ou bien haussent les épaules en se disant « c’est rien c’est juste un petit vieux, tiens regarde comme il a mis de travers son imperméable ». Quand il ne lit pas Pavese, il écoute Rachmaninov. Là aussi il s’excuse à tout hasard, car il a entendu dire que le musicien d’origine russe ne comptait pas parmi les plus grands. Mais sa musique lui fait du bien. Calé sur un fauteuil, son petit chien approuve tout. On dirait qu’il sourit. Cesare Pavese c’est un peu au cas où, dans les moments de creux, trop nombreux. Le livre est là comme un élixir de vie. Sur la couverture il est marqué « Travailler fatigue » et puis juste en-dessous: « Quand la mort viendra elle aura tes yeux ». C’est le mantra à ne surtout pas oublier.

PHB

Print Friendly, PDF & Email
Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Poésie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Dérivatif

  1. catherine dit :

    Triste quand on connaît la personne citée mais remarquablement écrit.

  2. Bertrand Marie Flourez dit :

    Un beau portrait dans la dernière salle d’attente, où les choses à lire n’ont plus d’actualité tant elles sont enfin du passé et de l’avenir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *