La femme du poilu n’est pas la femme à barbe

Aborder la Grande guerre côté chiffon n’est pas futile du tout. Preuve en est faite à la bibliothèque Forney avec l’exposition Mode & Femmes, 14-18. Pour sa réouverture (en janvier dernier), après plus d’un an de travaux, l’Hôtel de Sens inaugure ses nouveaux espaces de médiation avec une exploration tout à fait passionnante de l’univers du vêtement et des femmes et de ce que la mode nous dit des évolutions sociétales et culturelles pendant la durée du conflit.

Les ouvrages sur la mode font souvent l’impasse sur ces quatre années de transition entre la Belle Époque et les Années Folles, années qui n’ont pourtant pas été vides de créations. Pour différentes raisons et notamment économiques. La couture parisienne était la deuxième industrie nationale en 1914 et elle s’est rapidement mobilisée pour participer à l’effort de guerre. De plus, la chambre syndicale parisienne a tout mis en œuvre pour que la Couture française garde sa suprématie et puisse s’opposer à la fois à la concurrence des pays éloignés du conflit et à la contrefaçon. Elle participera à ce titre à l’exposition internationale de San Francisco et organisera la Fête parisienne de New York en 1915, événement qui a eu un grand retentissement. Des revues de mode luxueuses se font l’écho des créations tout en exaltant les valeurs de la France et la gloire des soldats.

© Françoise-Cochennec Galliera Roger-Viollet-

Dans un premier temps, le patriotisme des femmes s’exprime en accessoirisant leurs toilettes par des cocardes, des coqs, etc… bleu, blanc, rouges. Mais très vite c’est le vêtement tout entier qui évolue, en fonction des nouvelles nécessitées d’usages mais aussi des aléas de l’industrie textile. En 1914, la jupe cloche, rebaptisée « crinoline de guerre », nécessite 8 mètres de tissus. Elle s’arrête au dessus de la cheville et se porte avec une veste courte et cintrée. Quand les lainages seront réservés aux soldats, les couturières emploieront d’autres tissus ou innoveront comme Gabrielle Chanel qui se lance dans ces années-là et en 1916, emprunte aux sportifs le jersey. En 1917, les usines du nord ont été bombardées et la pénurie de textile incite le gouvernement à mettre en place un système de mode nationale proposant des tissus, des vêtements et des chaussures à prix fixes. Ceux qui ont connu les lunettes « sécu » comprendront que les caricaturistes puissent s’en donner à cœur joie. Les couturiers créent alors la jupe tonneau, qui ne demande que 4,50 mètres d’étoffe. Étroite et resserrée dans le bas elle s’arrête à 30 cm du sol. Si elle participe à l’effort de guerre, elle entrave pas mal les femmes. Or beaucoup d’entre elles travaillent et adoptent vite les tenues adéquates.

Si le nombre de femmes qui travaillent n’augmente pas pendant la guerre, c’est le type d’emplois et de responsabilités qui change drastiquement. On connaît ces images de livreuses, de factrices, de conductrices de train, de contrôleuses de tramway, et de « municionettes » terme qui concerne toutes les ouvrières enrôlées dans les usines d’armement… Au début, elles ne portent pas de vêtements spécifiques ou bien empruntent ceux des hommes partis au front mais, par la suite, elles sont nombreuses à porter le pantalon et surtout des culottes bouffantes appropriées à des travaux physiques tout en masquant le corps. Elles féminisent ces tenues avec des cols, des chapeaux, des ceintures, etc. Les premières à avoir un uniforme sont les infirmières. Voiles et longs tabliers blancs, identifient ces héroïnes considérées comme l’aristocratie des travailleuses au service de la France. De fait, le métier est très prisé des grandes bourgeoises. La couture s’inspire de ces vêtements pratiques et décline le costume tailleur, jupe, blouse et veste, doté de grandes poches. Fonctionnel, sobre et élégant, il connaît un grand succès.

Collection Dantes ©Archives Lanvin

S’il est une tenue pour laquelle la demande ne faiblit pas, c’est celle du deuil. 600 000 veuves de guerre en 1918, auxquelles s’ajoutent les « veuves blanches » (qui ont perdu leur fiancé), conduisent à repenser les codes vestimentaires comme les pratiques du deuil. Ces femmes à qui l’on demande à la fois de respecter les deux ans de deuil réglementaires et de travailler, mais aussi de se remarier pour repeupler le pays, échouent à contenter ceux qui croient à la quadrature du cercle. Le mythe de la veuve joyeuse est né. Dans le même temps, les soldats en permission ne reconnaissent pas ce monde dans lequel les femmes sont entrées dans une modernité qui leur échappe. Une incompréhension, voire une rupture s’installe entre « l’arrière » et le Front. Ces femmes actives qu’ils retrouvent, sont vite jugées tour à tour légères, masculines… Elles sont à l’opposé de l’idéal féminin colporté par les cartes postales échangées avec les poilus, de femmes séraphiques, douces et soumises.

La fin de l’exposition interroge : la guerre a-t-elle été émancipatrice pour les femmes ? La réponse est nuancée. La guerre ne propose pas de rupture nette et apparaît davantage comme une période de transition, préparant les avancées futures de la seconde moitié du XXe siècle. La grève des Midinettes de 1917 a frappé les esprits. D’autant plus qu’elle s’est achevée sur une victoire, une loi instaurant la semaine de cinq jours et demi et l’ébauche de ce qui deviendra les conventions collectives. Pendant le conflit les femmes ont eu plus de responsabilités, de meilleurs salaires et par là l’indépendance financière. Mais les suffragettes ont encore de longues luttes à mener. Les Françaises ne voteront qu’en 1945 ! Rappelons-le. La masculinisation prépare sans doute le terrain des garçonnes des années 20. Mais le corps des femmes est très sollicité pour redresser les courbes démographiques et les familles nombreuses sont glorifiées. Côté mode, la simplification des vêtements féminins se poursuivra et le tailleur est définitivement installé dans les gardes robes. En revanche le costume masculin évolue peu. La mobilisation des couturiers permet l’essor de leurs consœurs, les ateliers de Jeanne Lanvin et de Callot sœurs restent ouverts, Coco Chanel prend son essor et sera suivie par Madeleine Vionnet, Schiaparelli…. La vie reprend au rythme du Jazz et les années folles se veulent étourdissantes, jusqu’à…

Marie-Françoise Laborde

Modes et femmes, 14-18
Bibliothèque Forney
1 rue du figuier. Paris 4e
Du mardi au samedi de 13h à 19h, jusqu’au 17 juin.

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