Registre un brin sentencieux pour le Rodin de Doillon

Réaliser la sculpture d’un homme équivaut à écrire sa biographie. Le sujet possède l’auteur jusqu’au dernier mot et, en l’occurrence, jusqu’à l’ultime ciselure, l’ultime tour de manivelle. Car ils sont deux. Jacques Doillon pour la réalisation et Vincent Lindon pour l’interprétation. Ce dernier s’est de toute évidence beaucoup donné pour le rôle, dans un registre, grave, sentencieux, sans trop de légèreté vraiment et ça manque un peu. Peut-être que Rodin était pire encore qui sait.

Vincent Lindon a le physique de l’emploi. Davantage que Jacques Dutronc dans le « Van Gogh » très inspiré de Pialat. Mais Dutronc était meilleur (1) sans forcément chercher la fusion avec son personnage. Dans « Rodin », l’action démarre en 1880, une année où le sculpteur décroche enfin une commande de l’État. Mais c’est en travaillant son « Balzac » que Vincent Lindon réussit à nous captiver le mieux. Le projet l’obsède comme un maléfice et le grand Honoré finit par prendre sous ses mains une forme géniale, au bout d’années de réflexions circulaires et de labeur intense.

Le film de Doillon réclame une certaine patience. Le traitement général est un brin pesant. Seule Izïa Higelin, dans le rôle de Camille Claudel, l’égaie par sa prestation lumineuse. Elle est l’élève de l’artiste et aussi (au commencement) sa joyeuse maîtresse tandis que la compagne officielle Rose Beuret (excellente Séverine Caneele), attend dans l’ombre que la liaison se dégrade et s’achève.

Ce n’est pas simple de s’attaquer à une personnalité si forte. Jacques Doillon a choisi de découper son film en sous-séquences chronologiques (Paris, Meudon, Hugo, Balzac…), qui débute lorsque Rodin a quarante ans. Et il a multiplié les entrées ce qui ne nous aide pas à entrer dans l’histoire. Il y donc cette commande de l’État, sa rencontre avec Victor Hugo, sa relation avec Camille Claudel, celle avec Rose Beuret, ses réunions avec quelques confrères artistes (Monet, Cézanne…), son travail de sculpteur etc. L’on suit Rodin avec la sensation que le réalisateur a, au fil de son tournage, été tenté d’emprunter quelques sorties avant de se raviser. Ou comme s’il s’était dit: « surtout ne pas oublier de mentionner untel ».

Grâce au jeu pondéral de Vincent Lindon ces fluctuations s’effacent cependant et l’histoire peut aller jusqu’à son terme. L’acteur est bon quand on voit son personnage travailler devant deux modèles. Les jeunes femmes nues improvisent à sa demande des poses variées qui matérialisent assez bien le besoin de Rodin de créer de la sculpture vivante et par dessus tout sensuelle. Il les dessine à l’aveugle conscient de la nécessité de ne rien perdre de sa « matière » en mouvement. C’est un moment qui tient bien la route. La séance est cernée, cadrée, parfaitement éclairée. Elle nous fait oublier ce louvoiement qui affecte le début film. A Balzac en gestation, Rodin lui « cette fois je te tiens ». Tandis que Doillon tient mal son fil.

Il y a sans doute un écart préjudiciable entre ce qu’a voulu le cinéaste et ce qu’a cherché à incarner Lindon. Un tel rôle ne se refuse pas et on peut comprendre l’acteur lorsqu’il dit sa satisfaction d’avoir incarné à ce point l’artiste peintre et sculpteur. Sans doute qu’avec un autre réglage des curseurs, le film aurait pu être meilleur. Pialat (mort en 2003) avait fait de son « Van Gogh » un succès populaire notamment grâce à la bonne adéquation entre son son intention et un Jacques Dutronc qui, comme lui, avait pris un sacré risque. Le « Rodin » de Doillon, davantage secret, à l’inspiration laborieuse, théâtral, gothique par certains détails, ne bouleversera pas le classement du box-office.

PHB

Voir la bande-annonce de « Rodin » sur Allociné
Revoir l’interview de Jacques Dutronc évoquant sa prestation dans « Van Gogh »
Et aussi une chronique sur Les Soirées de Paris (Cure d’indécence au Musée Rodin)

 

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Une réponse à Registre un brin sentencieux pour le Rodin de Doillon

  1. de FOS dit :

    Le timbre caverneux de Vincent Lindon qui parle ici dans sa barbe fait perdre une grande partie du sens de son verbe. Et la hauteur de plafond de l’atelier, jointe au bruit de pas que du sculpteur n’arrange rien à l’affaire. On veut croire à une mauvaise copie du film… dont on retiendra la beauté des éclairages. Et un regret : l’artiste ne sculptait-il que du plâtre ?

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