« Le Caire confidentiel », polar aux fumigènes

D’abord parce que le policier enchaîne les cigarettes et dirait-on, pas seulement des cigarettes. Ensuite parce que l’histoire se situe juste avant que la ville ne s’enflamme avec la révolte populaire de 2011. Et aussi parce que « Le Caire confidentiel » est un vrai policier comme on les aime avec des rideaux de fumée qui ne dissipent jamais vraiment. C’est la bonne surprise du mois de juillet, dûment primée, un peu comme l’avait été il y a trois ans l’excellent thriller espagnol « La Isla minima ».

Tarik Saleh est parti d’une histoire vraie, une jeune chanteuse assassinée (Suzanne Tamim) dans une chambre d’hôtel en 2008. En raison du refus des autorités locales, le réalisateur suédois d’origine égyptienne n’a pas pu tourner au Caire et a dû se déporter sur Casablanca au Maroc. Peu importe. Dès les premières images nous y sommes dans cette ambiance âpre, glauque, corrompue au propre comme au figuré. Le film est long, près de deux heures, mais il ne nous lâche pas. C’est la preuve par neuf du bon film quand il est long sans les longueurs.

Nous sommes très vite amenés à comprendre qu’être un policier intègre au Caire relève de la mission impossible. Tout le monde veut sa part du gâteau. Les flics de la rue ramassent la monnaie et toute l’échelle hiérarchique en profite. Une sorte d’économie circulaire dont la morale, du moins celle de l’occident, est totalement exclue.

L’acteur Fares Fares campe un policier qui malgré tout, malgré qu’il en croque lui aussi, tente de résoudre un meurtre, celui d’une artiste libanaise qui partageait ce jour-là son lit avec un député intouchable, proche du fils du président Hosni Moubarak. La stature de Fares Fares, la dégaine qu’il prête au flic Noureddine, jouent pour beaucoup dans l’attachement que l’on porte au personnage. Il est grand, trop grand avec un nez immense et tranchant à briser un mur. Il tente de maîtriser une affaire pour le moins instable, de démêler un écheveau plein de nœuds au milieu de personnages secondaires qui jouent leur propre partition.

Toute la poésie du polar urbain est ici admirablement servie. L’ambiance n’est jamais nette, les lumières sont toujours crues. La saleté, la poussière, la misère sont omniprésentes, souvent filmées de l’intérieur d’une voiture très fatiguée. Des ingrédients qui contrastent fortement avec cette société égyptienne de nantis dans laquelle le réalisateur nous emmène en excursion. L’on passe de ruelles et de chambres sordides à des résidences superbes avec gardiens armés à l’entrée et golf privé au bout du jardin. Avec ce décalage et le haut niveau de corruption qui prévaut, nous sommes amenés à comprendre au passage comment la population égyptienne a fini par se révolter et pourquoi il y a eu cette répression féroce voulu par un président qui avait finalement ordonné de tirer dans la foule. Ce n’est qu’un film bien sûr, mais la fiction épouse de près une terrible réalité historique pour laquelle les Égyptiens ont payé (et payent encore) un très lourd tribut.

Une sale affaire, dans un sale moment, une histoire vraie dans un vrai contexte, un flic malmené qui tente de faire son métier dans un décor maudit de planches tout aussi pourries que branlantes, « Le Caire confidentiel » nous redonne, dans cette série noire très noire, le goût du polar.

PHB

La bande-annonce

« Le Caire confidentiel » à l’affiche dans le métro parisien. Photo: PHB/LSDP

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Une réponse à « Le Caire confidentiel », polar aux fumigènes

  1. philippe person dit :

    Cher Philippe,
    lors de l’avant-première, je disais à l’un des acteurs (français) de ce film faussement cairote (tourné au Maroc avec un acteur suédois et un réalisateur suédois)… que j’avais l’impression que c’était un remake (involontaire ?) d’OSS 117, Le Caire ne répond plus… ça l’a fait rire et il m’a appris que Fares Fares n’est pas égyptien mais suédois et que là-bas, c’est un comique de show télé… Le Dujardin suédois !
    « Le Caire Confidentiel » est aussi grotesque que son réalisateur est imbu de lui-même…
    Toute l’année, on peut voir de « vrais » films égyptiens… Je pense aux films de Mohamed Diab (« Clash », « Les femmes du Bus 678 ») ou ceux de Yousri Nasrallah (« Le ruisseau, le pré vert et le doux visage »).
    Moins bien vendus que ce nanar terriblement mal joué, et catastrophique dans sa « reconstitution » à deux balles de la révolution égyptienne… Quant à son niveau de « polarité », c’est pas un polar suédois… malgré ce que j’ai déjà écrit..
    Bon, voilà un peu de polémique… On laissera juges nos amis des Soirées… Libre à eux de passer une mauvaise soirée… Moi, je leur conseillerai plutôt d’aller voir un film argentin bien meilleur mais moins bien marketté : « Koblic » avec le merveilleux Ricardo Darin et un scénario magnifique, entre politique et polar, avec une fin très surprenante… Pas niveau Cluedo comme celle de « Le Caire Confidentiel »…

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