A Ors, la maison pleine de voix de Wilfred Owen

«Ors, discret village du Cambrésis, héberge entre les morts de son cimetière communal un carré de pelouse verte et de pierres blanches où les morts ne parlent pas la même langue que leurs voisins». Il faut se rendre dans ce village tranquille du nord de la France, à quelques kilomètres du Cateau-Cambrésis, ville natale du peintre Matisse, pour ressentir ce qu’exprime le poète et traducteur Xavier Hanotte. Ces lignes évoquent l’une des personnalités les plus admirées parmi les écrivains victimes de la Grande Guerre, le poète anglais Wilfred Owen (ci-contre). S’il est relativement peu connu en France, il jouit d’une grande popularité outre-Manche et fait partie du Panthéon des écrivains britanniques.

Tout dans la brève existence de Wilfred Owen semble marqué par le fatum, le destin. Il a 22 ans quand il s’engage pour la guerre. Il connaît un peu la France car il a enseigné le français deux ans plus tôt, dans la région de Bordeaux, ce qui lui avait permis de rencontrer le poète Laurent Tailhade. Sa première expérience, dans la Somme, est catastrophique : il fait une chute de plusieurs mètres et devra être évacué ; en 1917, il est soufflé par une explosion d’obus. Les médecins diagnostiquent un syndrome commotionnel («shell shock»). C’est lors de son séjour en hôpital qu’il fait une rencontre déterminante avec l’écrivain Siegfried Sassoon. Ce dernier l’encourage et devient un peu son Mentor.

Retourné au Front en 1918, Wilfred s’installe en octobre avec son bataillon dans le petit village d’Ors et trouve refuge et abri dans la cave de la maison forestière, en bordure de la forêt de Bois-Lévêque. Il écrit à sa mère une lettre qui se veut rassurante : «Il n’y a aucun danger ici ou, s’il y en a un, il sera passé depuis longtemps quand vous lirez ces lignes». On connaît la suite. Le 4 novembre, vers six heures du matin, dans la brume et le brouillard, l’opération prévue est lancée. Il s’agit d’installer des passerelles pour franchir l’étroit canal de la Sambre. Mais le brouillard se dissipe. Sur l’autre rive, à quelques mètres seulement, les Allemands mitraillent toute la compagnie. Il n’y aura pratiquement aucun survivant. L’annonce du décès de Owen, 25 ans, parviendra à ses parents quelques jours plus tard, le 11 novembre, alors que les cloches retentissent dans tout le pays pour célébrer l’armistice.

LaLa plaque apposée à l’endroit où Owen a trouvé la mort, le 4 novembre 1918 ©GG

A l’époque, la disparition de Wilfred Owen ne suscite pas d’émotion particulière. L’écrivain n’a alors publié que quatre poèmes, mais il laisse une bonne centaine d’inédits, qui seront édités en 1920. Le public, d’abord restreint, découvre alors une écriture d’une sensibilité extrême et son audience s’élargit d’année en année. En 1962, Benjamin Britten choisit ses poèmes pour son « War Requiem », assurant ainsi à l’écrivain une forme d’éternité.
La création d’un mémorial à Ors, dans la maison forestière, est également le résultat d’un singulier concours de circonstances. Dans les années 1990, le maire de la commune, Jacky Duminy, est intrigué par la requête de visiteurs anglais voulant apposer une plaque le long du canal de la Sambre, à l’endroit où Owen avait trouvé la mort. Désireux d’en savoir plus, l’édile s’aperçoit que les seuls poèmes traduits en français l’ont été … par son parrain, Roger Asselineau, professeur à la Sorbonne ! Une association “Wilfred Owen France“ est constituée et les Français manifestent pour l’œuvre du poète anglais un intérêt croissant.

Transformée en mémorial en 2011, la maison forestière est aujourd’hui un but de pèlerinage pour de nombreux Anglais. Il faut dire que réalisation du plasticien anglais Simon Patterson, avec l’architecte français Jean-Christophe Denise, est une grande réussite. Entièrement évidée, totalement blanche, la maison, devenue elle-même œuvre d’art, ne propose rien autre que les textes d’Owen reproduits sur les murs et admirablement dits par le grand acteur sir Kenneth Branagh. L’accès à la cave, où le poète a passé sa dernière nuit; suscite une grande émotion.

En plaçant les poèmes et rien que les poèmes au centre de la visite, la maison vide est en fait emplie de voix. La force de conviction des écrits de Owen, essentiellement des plaidoyers contre la guerre, n’en est que plus grande. On peut relire le projet de préface pour le recueil qu’il voulait éditer : «Ce livre ne parle pas de héros. La poésie anglaise n’est pas encore de taille à parler d’eux. Il ne traite pas davantage d’exploits ou de patries, ni de quoi que ce soit concernant la gloire, honneur, puissance, majesté domination, pouvoir – sauf la guerre. Mon sujet, c’est la guerre et le malheur de la guerre.»
Un siècle plus tard, dans le petit village d’Ors, en lisière d’une forêt, dans une étrange maison blanche emplie de voix, le message de Wilfred Owen résonne d’une singulière façon.

Gérard Goutierre

 

Maison Forestière, 59360 Ors. Du mercredi au vendredi, 14h -18h, le samedi, 10h -13h / 14h – 18h.(Fermeture du 15 novembre au 15 avril). Renseignements à l’Office de tourisme du 59360 Cateau-Cambrésis, Tél. 03 27 84 10 94

Le mémorial Wilfred Owen à Ors. Photo: Gérard Goutierre

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3 réponses à A Ors, la maison pleine de voix de Wilfred Owen

  1. Isabelle Fauvel dit :

    Merci, Gérard, de m’avoir fait découvrir ce poète anglais que je ne connaissais pas. J’ai pu lire un poème de lui sur Internet, ce qui m’a donné envie d’en lire davantage.

  2. Peter Read dit :

    Merci Gérard de ce bel hommage qui incite à la visite du site et à la lecture des poèmes, qui nous rappelle aussi que dans certaines régions, le sol de France est saturé de sang britannique. En Grande Bretagne, quand on dit « war poets », on ne pense toujours qu’au poètes de la Grande Guerre, à Wilfred Owen, Isaac Rosenberg, Siegfried Sassoon, Rupert Brooke… En France, Apollinaire mis à part, vous avez plutôt les poètes de la Résistance, Aragon, Desnos, Éluard…

  3. Carmen de Santiago dit :

    Merci, Gérard Goutierre.
    Moi, non plus, je ne connaissais pas Wilfred Owen.
    Avec Dominique on va se mettre à le lire sur Internet et à écouter War Requiem, quoique, comme je vous l’ai déjà dit, Britten ne me fasse pas m’émouvoir, pour le moment. Quant à Ors -le toponyme-, ça me fait penser au philosophe espagnol Eugenio d’Ors. En savez-vous quelque chose au sujet de la relation entre ce patronyme et ce topo?

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