Descente royale

Denis avait attrapé le seau rouge, la paire de gants de ménage en caoutchouc rose, la petite serpillère grise et la bouteille de détergent au liquide jaune citron. Et debout devant ses toilettes, il avait dit « au boulot ».
Deux doses de détergent devaient suffire selon lui. Il vivait dans une maisonnette, un préfabriqué datant de la guerre et qui avait appartenu à ses parents. Un logement d’urgence destiné à disparaître mais comme la plupart des autres, il était resté. Le logis disposait en outre d’un jardinet où fleurissaient encore, dans un désordre de bon aloi, les roses de sa mère. Denis avait le temps, la visite de la reine était prévue pour dans deux mois.

Car ce sujet de sa majesté était poète. Il publiait presque chaque année de bien jolis textes aux échos étranges.  Leur diffusion était modeste. Ce qu’il avait longtemps ignoré est qu’ils étaient lus par la reine elle-même. Et un jour celle-ci avait émis le souhait, auprès de son secrétariat, de lui rendre visite. Un vœu de ce genre étant un ordre, Denis avait reçu plus tard  dans sa boîte, une très belle enveloppe, pour lui annoncer la visite royale. Il avait d’abord pris la nouvelle avec beaucoup de désinvolture en s’imaginant dans son jardin (ou dans son salon en cas de pluie), partager une bière avec la vieille dame en discutant de littérature.

Mais sa décontraction s’était petit à petit dissipée. D’autant que ses voisins ayant appris la nouvelle, lui avaient demandé si vraiment, il comptait recevoir la reine dans un foutoir pareil. Denis avait d’abord penché pour ce qu’il appelait « un petit coup de propre » puis s’était fait progressivement à l’idée que cette définition suffisante pour lui  seul ne serait pas à la hauteur de l’événement.

Et c’est précisément le jour où il avait décidé d’attaquer les toilettes, qu’il reçut une visite du protocole. Il y avait cette femme en tailleur pied-de-poule avec un foulard vert sur les cheveux et un chemisier si boutonné que le col épousait littéralement son cou. Mrs Gladwin était accompagnée d’un chauffeur habillé en noir. Leur voiture garée devant, donnait l’impression, d’avoir été vernie de noir la veille au soir.

« Justement » leur dit Denis comme si cette nouvelle aurait pu les rassurer, « j’allais attaquer les toilettes, si vous voulez bien me suivre ». En observant le regard de la dame prendre la mesure des petits coins, louchant sur la balayette ridicule imitant un levier de changement de vitesses pour Jaguar, Denis comprit que sa mesure à lui n’était sûrement pas la sienne à elle. L’un des sourcils de la dame qui avait ôté son chapeau avait pris une position verticale extrême tandis que son nez trahissait un froncement des plus réprobateurs. Elle s’attendait bien à quelque chose de non convenable, mais campée sur ses escarpins couleur crème, elle réprimait l’envie de prononcer le mot « cloaque ». Mrs Gladwin pointa un doigt interrogateur sur une matière qui faisait comme un relief douteux sur le clapet des toilettes. Denis la rassura en lui indiquant qu’il s’agissait d’une réparation à l’aide d’un mastic souple et que ce n’était en aucun cas un « reste de fromage blanc ». Ce qui se voulait être un trait d’humour provoqua un tel raidissement chez la chargée de protocole que Denis crut qu’elle défaillait. Il lui proposa une tasse de thé au salon.

Assise sur une fesse, Mrs Gladwin était partagée. La reine lui avait parlé d’un déplacement sans manières comptant rencontrer l’un de ses auteurs favoris sans que cela entraînât des dispositions quelconques. Mais « quand même » se disait sa collaboratrice en se refusant de toucher sa tasse de thé aux bords jaunis par l’usage, « quand même » se répétait-elle en boucle, un minimum d’intervention s’imposait. Et lorsqu’elle pensait un « minimum », il fallait traduire par « maximum ». Rien qu’en s’asseyant sur le canapé violet au tissu délavé par le temps, elle avait eu comme un léger renvoi de l’estomac qui l’avait obligée à dire: « veuillez me pardonner ».

Toute une équipe était venue le lendemain avec deux camionnettes chargées de matériel. Et à partir de ce jour-là, sauf une légère résistance de principe, Denis n’avait plus rien contrôlé. Pour commencer il avait hérité d’un bloc sanitaire neuf. On avait d’abord changé la poignée de porte des toilettes avant de remplacer finalement le chambranle puis la porte entière. Aux frais du royaume, Denis avait été prié de séjourner avec son chat, dans un cottage en bord de falaise. Et quand il était revenu, trois semaines plus tard, il avait constaté qu’absolument tout avait été changé y compris chaque tuile du toit qui brillait de tout son neuf. Jusqu’aux interrupteurs et aux prises de courant, jusqu’aux lattes de plancher, jusqu’aux carpettes bon marché expédiés chez des restaurateurs de tapis de luxe, Mrs Gladwin avait tout pris en charge. Recommandation avait été donnée à Denis de rester dans son cottage jusqu’au jour fatidique où il devait partager le thé avec la reine. Cette visite prévue pour durer une heure avait totalement changé sa vie, du moins son lieu de vie.

Mais son altesse n’était pas venue au grand soulagement de ses collaborateurs, caméristes et autres rôles particuliers. Elle avait attrapé un mauvais rhume lui avait-on dit. Pour se faire pardonner, elle avait adressé un petit mot à Denis accompagné d’une jolie boîte de biscuits au gingembre. Et lui demandait s’il aurait la bonté de lui adresser son ouvrage qui devait paraître quelque temps plus tard avec une dédicace. La reine lui avait aussi promis de revenir au printemps alors même que l’été n’était pas encore fini.

Le voisin de Denis était médecin. Un vieux médecin qui faisait rire les gens à cause de ses pantalons trop courts et de ses doubles bretelles. C’est lui qui détermina que le poète était probablement décédé d’une tension inhabituelle. Le cimetière où il fut enterré était bien loin de chez lui. Ce n’était pas celui où il comptait se faire inhumer. Car l’inaltérable Mrs Gladwin en avait décidé autrement. La reine avait en effet tenu à assister à la messe ainsi qu’aux funérailles. Ce qui impliquait un cimetière convenable avec des allées carrossables. Pour un poète quoiqu’il en fût, promis aux vers.

PHB

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2 réponses à Descente royale

  1. Pierre Pohu dit :

    La lecture du destin d’un poète imaginaire, conté avec autant de finesse, de délicatesse, d’humour et … de poésie est un vrai bonheur en ce début de journée. Merci.
    PP

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