L’érotisme dissolu de Picasso

Malgré une observation sourcilleuse, il a été impossible de trouver dans cette nature morte constituée d’un compotier et d’une guitare, un signe érotique patent. Pourtant cette peinture figure en bonne place dans la scénographie de l’exposition «Picasso 1932 année érotique».

La commissaire étant occupée à expliquer à des journalistes (il s’agissait d’une visite réservée à la presse) comment le sexe constituait «un moteur» de l’artiste dans l’immensité de son œuvre, en quoi le pénis de Picasso se substituait à son pinceau, il a fallu patienter.

Son explication s’est résumée en deux phases. D’abord, a-t-elle rappelé, il s’agit d’une peinture de 1932 et à ce titre, elle avait toute la légitimité requise pour être incorporée vu le titre de l’expo. D’autre part, a-t-elle ajouté avec une patience toute maternelle, les signes érotiques ne sont pas toujours évidents à repérer, elle même ayant mis «deux ans» à identifier un sexe masculin tout en haut de la toile intitulée «Le rêve». C’est ainsi que l’on peut mesurer sa propre disposition à saisir un symbole en fonction du temps mis à l’identifier: pour certains c’est deux minutes, pour d’autres c’est plus long. En tout cas la démonstration est faite que la proposition de cette exposition peut être amenée à varier en fonction du regard qu’on lui porte. D’autant, comme l’écrivait Georges Bataille, que l’enjeu dans l’érotisme «c’est la dissolution des formes constituées». Autrement dit, quand Picasso dissout ou déconstruit les corps c’est sa façon à lui de multiplier à l’infini le jeu amoureux, de conférer une dimension spirituelle onirique, extatique,  à l’accouplement.

Il n’empêche que l’on peut y amener les enfants. L’habileté de Picasso est telle qu’ils n’y décèleront rien de choquant. On peut même écarter de nos pensées le fil directeur que nous sommes invités à suivre, tant une promenade même restreinte dans l’univers de Picasso est toujours captivant, tellement sa peinture nous diffuse son inspiration exceptionnelle dans nos méninges abîmées par l’anti-matière des journaux télévisés.

« Le rêve » par Picasso

Pour en revenir à ce « rêve » peint en janvier 1932, il représente Marie-Thérèse dans l’appartement de la rue La Boétie. Picasso a rencontré Marie-Thérèse Walter par hasard, en 1927. Elle sera sa compagne pendant près de dix ans. De cette union naîtra une fille, Maya. Leur adresse se divisait en deux appartements, l’un pour une vie familiale et mondaine, l’autre pour la création. Cette toile est emblématique de la façon dont Picasso pouvait érotiser un visage. De ce «rêve» le marchand Daniel-Henri Kahnweiler en parlera comme d’un «érotisme de géant», tel un «satyre» qui viendrait «tuer une femme».

Picasso n’a pas fait que des toiles à l’érotisme plus ou moins apparent. En revanche toutes témoignent de son appétit de vie, de sa malice, de sa moquerie, plus rarement d’une certaine tendresse. Son intérêt pour l’univers de la chair remonte bien avant 1932 ne serait-ce qu’avec les Demoiselles d’Avignon en 1907 ou ses représentations des maisons closes de Barcelone. Et il se poursuivra bien longtemps après, probablement jusqu’à son dernier souffle en 1973. Le peintre espagnol avait écrit que l’amour n’était pas «chaste» et que s’il l’était, ce n’était «pas de l’art». Ce qui nous ramène à cette nature morte dont les deux éléments, compotier et guitare, ne cessent de nous interroger sur leur sens érotique caché.

PHB

« Picasso 1932 année érotique » jusqu’au 11 février (tous les jours sauf lundi)
Musée Picasso 5 rue de Thorigny troisième arrondissement.

Et toujours Picasso à Sceaux

 

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Une réponse à L’érotisme dissolu de Picasso

  1. PIERRE DERENNE dit :

    Soyons francs, « le compotier et la guitare » sans la signature, chez un brocanteur et à 10,00€ serait, pour moi, un rossignol.
    « Le rêve » par contre le restera pour moi…

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