Paris 2051

Pas un bruit, pas même celui d’un oiseau et une longue file de voitures qui avancent au ralenti à travers Paris. Impossible de manifester son impatience, cela fait longtemps que les avertisseurs ont été supprimés. Toutes les voitures sont électriques et presque identiques. Elles sont certifiées zéro-carbone. Elles n’ont pas d’immatriculation. Une puce interne signale aux autorités qui est à l’intérieur et quelle est la destination des usagers. Sur une piste latérale, communément appelée « friendly-way », circule toute une gamme de véhicules à deux roues qui roulent sur une piste rouge séparée en deux par une marque verte fluo. Régulièrement un message sonore, comme descendu ciel, intervient pour signaler que l’air est pur.

Pur mais trop chaud. Sur les écrans embarqués, sur les tablettes, sur les téléphones, un message de la mairie diffuse des recommandations. Dehors il faut porter un chapeau, des lunettes et mettre de la crème. Si l’on appuie sur la touche OK, le message s’arrête pour un autre avertissement : les personnes âgées et les enfants doivent rester à la maison où à l’école et ne pas sortir avant 18 heures. Là aussi il convient par un geste du pouce sur l’écran de faire savoir que l’information a été prise en compte. Pas moyen d’éteindre l’écran qui enchaîne sur un nouveau message : à partir de 20 heures l’Hôtel de Ville organise un séminaire festif de plein air afin que chacun puisse mettre à jour la liste des comportements visant à faire de la capitale un modèle de résilience. Par exemple, comment il est nécessaire de participer au moins une fois par semaine aux expériences de ferme-urbaine-collective à économie circulaire. S’y rendre fait gagner des points. Le contraire en fait perdre.

Au volant de sa boîte à quatre roues, Olivier s’emmerde. Il a collé deux chewing-gums dans la sortie audio du transmetteur rendant presque inaudibles les messages monocordes diffusés en boucle. Il en a mis un autre sur la petite caméra censée surveiller sa vigilance au volant. Il essaie de fumer discrètement pour ne pas attirer l’attention de la brigade des incivilités. Son téléphone diffuse du Prokofiev. Un concerto à la fois bizarre et beau qui l’aide à tenir ses distances. Il éteint la cigarette sur le plancher de la voiture et range prudemment le mégot dans sa poche. L’ambiance quelque peu désespérante lui fait marmonner des gros mots. Parfois il en invente et il le fait souvent parce que c’est un bon moyen de rigoler. Olivier file plein-est, jusqu’aux limites autorisées de la ville organisée.

Enfin il arrive au check-point. Un policier lui signale qu’il doit laisser son véhicule. Et lui rappelle que entrer dans la zone B plus de trois heures, l’obligera à réinitialiser sa couverture santé. Olivier fait signe qu’il a bien compris sans laisser paraître son intention d’aller en zone C, celle d’où l’on ne peut entrer et sortir qu’avec un permis spécial. En attendant, il marche dans la B où déjà une forme de relâchement est perceptible. Les voitures à essence y sont interdites entre le coucher et le lever du soleil, mais certains enfreignent le règlement, avec un sans-gêne qui est théoriquement passible d’une amende et jusqu’à la prison en cas de récidive. Olivier s’est fait prendre une fois avec des amis de la zone B. Mais ils s’en sont tirés avec la promesse -jamais tenue- de travailler comme volontaires dans une fabrique de biomasse. Un signalement à leur encontre a été diffusé.

Enfin le voilà arrivé à proximité de la zone C dont l’entrée est reconnaissable à ses vigiles, aux chevaux de frise, au blocs de béton et aux sacs de sable qui l’enserrent. Olivier exhibe un faux certificat d’agent sanitaire. Les gardes le considèrent avec commisération comme on observe un malheureux chargé d’un boulot ingrat. Ils lui donnent un papier supplémentaire avec une permission maximale d’une heure. S’il prend à son détenteur d’aller au-delà, il est bon pour un séjour dans un hospice spécial dont aux parle aux enfants pour leur faire peur quand ils ne sont pas sages.

Cette fois il est dans le troisième cercle. Ici tout est dangereux du moins c’est ce que l’on raconte. Les gens sont habillés différemment. On peut y fumer, on peut y boire. Il y a des maisons closes pour les femmes et pour les hommes. Les rues sont mal entretenues. Chacun taille son chemin sans trop regarder les autres. Les animaux des rues avancent de travers, le regard aux aguets et les oreilles baissées. Il y a des jardins aux plantes étranges comme déformées par un trop long usage de pesticides interdits. On y trouve des oranges grosses comme des melons et des melons gros comme des potirons. Des ateliers y fonctionnent vingt quatre heures sur vingt quatre dans une ambiance toxique. Les ouvriers qui en entrent et qui en sortent ont l’air mauvais mais la démarche combative. A la terrasse des bistrots alentour, on peut aussi lire des vrais journaux en papier de basse qualité avec une encre qui laisse des traces sur les doigts. Si on s’endort dessus, le contenu se réimprime sur la joue ou sur le front. Il y a de la poussière dans l’air qui irrite la gorge mais que la bière pas chère fait descendre facilement. On se rince autant que l’on boit.

Dans la petite rue qu’emprunte Olivier, se trouvent des garages à ciel ouvert. C’est à dire que des hommes arrivent avec leurs outils le matin, les disposent sur une toile et proposent des réparations à la journée. C’est là qu’Olivier va. Il sait qu’avec un peu de chance et d’argent il pourra s’acheter une voiture. Il négociera directement avec un réparateur afin qu’il lui conseille un bon modèle. Après il s’en ira, le coude à la portière au-delà de la zone C. Dans les espaces franchement contaminés, au bord d’une de ces rivières jaunes à remous bleus et peuplées d’écrevisses difformes, peut-être que là enfin, on lui fichera la paix.

PHB

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5 réponses à Paris 2051

  1. Bruno Charenton dit :

    Joli et désespéré : sommes nous dans une veine de pure fiction ? Difficile à croire…
    Dans notre monde inquiet de 2017, où s’affrontent tous ceux qui défendent leur droit à se déplacer selon leur moyen de locomotion (subi ou imposé), ce texte fluide invite le cauchemar et entonne le chant de la terrible sentence climatique qu’on se plait à ignorer
    Il dit aussi qu’on aime transgresser pour croire qu’on vit plus fort…
    Bravo à Philippe Bonnet

  2. Witt dit :

    Je reconnais… c’est Le rêve d’Anne Hidalgo, Paris dans 20 ans…

  3. tristan felix dit :

    Cher Philippe,
    Il faut écrire la suite de ce début de roman de science-fiction, écrit dans une langue détachée, scandée toutefois, qui couve comme une révolte plus qu’un désespoir, du moins est-ce ainsi que je vous ai lu.
    Merci et, vraiment, écrivez un roman, ou un recueil de nouvelles, ce que sans doute vous avez déjà envisagé.

  4. Bertrand Marie Flourez dit :

    Je suis certain (ou alors je veux le croire) que quelque poètes vivent (encore) en zone C.

  5. K.rol dit :

    Philippe, Orwell n’a qu’à bien se tenir !!!
    K.rol

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