« Une jeunesse éternelle qui illuminait tout »

Ce bois gravé représente Guillaume Apollinaire. Il a été réalisé par Alexandre Alexeïeff, un artiste russe (1901-1982). Cette œuvre orne un petit livre rare rédigé par Philippe Soupault, poète et journaliste. Cet ouvrage publié en 1926 fait office de message d’adieu à Apollinaire. Sa version originale a été tirée à 548 exemplaires seulement. Et, comme tombé du ciel, le numéro 141 est apparu,  sur un étal du marché aux livres anciens à Vaugirard. Aucun indice ne permet de dire qui en avait été l’acheteur.

En 1926, cela fait seulement 8 ans qu’Apollinaire est mort. Philippe Soupault était 17 ans plus jeune que son aîné mais cela ne l’empêchait pas de l’apprécier. Pour se débarrasser d’emblée d’un petit abcès, Philippe Soupault laisse, en liminaire, filtrer un peu de mauvaise humeur. Car il ne reconnaît plus l’écrivain revenu de la guerre avec des idées trop patriotiques qui ternissent son aura passée. Il dit qu’il ne peut « en croire » ses yeux,  se souvenant d’un homme qui auparavant « riait si fort » savait se moquer « des militaires », et tourner « en ridicule les foudres de la guerre ».

Mais une page plus loin, tel Pétrarque évoquant la disparition de Laure, Soupault écrit en lettres minuscules puis en capitales « il est mort ». Cette fois, l’auteur laisse parler son cœur en mobilisant sa belle écriture. « Je crois qu’il ne nous abandonnera jamais tout à fait, poursuit-il ainsi, il possédait cette jeunesse éternelle qui illuminait tout ce qu’elle touchait ». Et d’ajouter: « il jouait avec les étoiles, il glorifiait la lumière ».

Le livre se termine sur une succession de poèmes d’Apollinaires (inédits pour l’époque) mais dans le fil de son texte, Soupault fait ressortir quelques trouvailles que sa mémoire lui rappelle opportunément. Comme ce « matin gris » d’il ne « savait plus quel mois » où il achète un numéro de Nord-Sud dans lequel il découvre cet extra-court mais merveilleux calligramme: « Ta langue/Le poisson rouge dans le bocal/de ta voix ».

Soupault par Delaunay

Et de continuer à mettre des mots sur les souvenirs d’un homme qui avait un « je ne sais quoi d’irrésistible, charme, génie, don de persuasion, dont on subissait le pouvoir avec un certain plaisir ». Philippe Soupault se souvient de balades avec son aîné tout en précisant « qu’il se promenait avec n’importe qui » et qu’en l’occurrence « il avait tort ». On sent que le côtoiement de cet homme hautement inspiré, l’enchantait, car « grâce à lui la vie n’était pas plate » et qu’il  pouvait carrément interpeller des « étoiles comme des animaux familiers ». Grand moment quand l’auteur professe que selon lui, « Apollinaire était bien plutôt ce qu’il nommait lui-même une fusée-signal ». (« Qui a lancé cette fusée-signal », toujours dans le recueil Calligrammes).

On peut bien dire que Soupault l’a aimé dans un mélange d’amitié et d’admiration, se réjouissant aussi de son appétit et de son goût pour des mets aussi variés que « les escargots et les caramels, les glaces et les concombres ».

Le compagnonnage avec Apollinaire (décédé en 1918) a tourné court. L’auteur dit pourtant préférer qu’il en fut ainsi. Il ne le voyait pas vieillir « entouré de disciples ». Mort jeune, il restera jeune.  Il n’a pas envie non plus de prolonger cette couture de souvenirs, se bornant à se rassurer en se disant « qu’il restera près de nous » et qu’il l’attend malgré tout pour faire « peur à certains vivants ». Comme il devait vivre jusqu’en 1990, Soupault était devenu plus vieux que celui dont il se pensait aussi le « débiteur ». La vraie question est de savoir si les deux hommes enfin débarrassés de leur âge ont retrouvé leurs habitudes. S’il arrive quelquefois qu’il profitent de leur invisibilité pour flâner en bord de Seine où siroter une liqueur parmi les habitués du café de Flore. Quand on cherche à les repérer on se fatigue vite. Dans le cas contraire, on a des visions suspectes, on entend des bruits bizarres.

PHB

« Guillaume Apollinaire » par Philippe Soupault, Les cahiers du Sud, Marseille, collection critique numéro 3

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3 réponses à « Une jeunesse éternelle qui illuminait tout »

  1. ibanès jacques dit :

    Cher Philippe, c’est sûr vous finirez bien par croiser le poète en ville. Il s’est déjà montré à René Guy Cadou qui a évoqué la rencontre dans son poème « La venue de Guillaume » : « Tu es vêtu de ta tenue bleu horizon
    Avec un peu de plâtre de la tombe sur les galons

    Et tu t’en viens d’un bord à l’autre comme un homme ivre
    À cause de tes poches qui sont bourrées de livres »

  2. Philippe Person dit :

    Alexandre Alexeieff n’est pas qu’un graveur… c’est un merveilleux animateur, un des maîtres de l’animation française des années 1930. Avec sa compagne Claire Parker, ils ont inventé une technique bien à eux, dite « cinéma d’épingles ».
    Je recommande à tout le monde d’aller faire un petit tour sur you tube où on peut voir un de leurs chefs-d’oeuvre : une nuit sur le Mont Chauve…

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