L’esprit de résistance

“Amours Fragiles”, comme son titre ne le laisse en aucun cas présager, est une grande fresque historique racontant en bande dessinée le deuxième conflit mondial, de l’avènement du nazisme jusqu’à sa chute. Nous retrouvons au scénario le talentueux Philippe Richelle, dont nous avions déjà évoqué le merveilleux travail dans Les Soirées de Paris pour sa trilogie Les Mystères de la République, accompagné cette fois-ci au dessin par Jean-Michel Beuriot. A ce jour, la série compte sept volumes. A notre grande satisfaction, il est prévu qu’elle en comprenne encore trois.

Le tome 1 de cet ample récit, intitulé “Le dernier printemps”, s’ouvre sur une somptueuse villa du midi de la France où vivent Xavier et Catherine Gance, un couple de Français. L’histoire se déroule au printemps 43, quelques mois après l’invasion de la zone libre par les nazis. Xavier Gance, un ancien chroniqueur mondain, s’adonne à la peinture en dilettante tandis que son épouse, une jolie brune d’une vingtaine d’années sa cadette, semble s’ennuyer ferme. Le narrateur, un bel homme blond avec qui elle entretient une liaison, vient lui rendre visite. Il est également en très bons termes avec le mari. Quelques pages plus loin, nous le découvrons vêtu d’un uniforme allemand… Vaudeville classique avec mari trompé et femme adultère ? Sur fond historique ?

Pas vraiment… Un flashback nous renvoie une dizaine d’années en arrière, en 1932, en Allemagne, où nous retrouvons Martin, le narrateur, alors en dernière année de lycée dans un pays en pleine crise. Le jeune garçon, élève studieux et doué, rêve d’étudier les lettres et de faire du théâtre tandis que son père, professeur de mécanique qui ne jure que par la réussite sociale, ambitionne pour lui un poste de directeur de banque ou de compagnie d’assurances. Les points de divergence entre le père et le fils ne s’arrêtent malheureusement pas là. Comme nombre d’Allemands, le père de Martin voit en Hitler le seul homme capable de redresser le pays et souhaite ardemment que son fils rejoigne les jeunesses hitlériennes. Selon l’opinion générale, il est primordial d’enrayer la crise, de rendre confiance aux gens et de refaire de l’Allemagne une grande puissance. Le parti nazi, soutenu par une propagande on ne peut plus efficace, désigne les communistes, les socialistes et les juifs comme les premiers “fautifs” de la situation actuelle.

Martin, qui ne partage pas ces idées, vit donc les prémices de sa vie d’adulte et ses premiers émois amoureux dans une atmosphère de violence et de suspicion. L’arrivée de Katarina et de ses parents dans l’immeuble d’en face a également bouleversé sa vie. La jeune lycéenne lui a tout de suite plu. Très vite, Martin, Katarina, Gunther et Andréa, leurs meilleurs amis respectifs, vont former un quatuor inséparable. Ensemble, ils vont assister à la transformation de l’Allemagne : la période électorale d’octobre 32 avec les grandes réunions de propagande du parti nazi et les violents affrontements entre nazis et militants communistes et socialistes, la nomination en janvier 33 par le vieux président Hindenbourg d’Hitler comme chancelier d’un nouveau gouvernement, l’incendie du Reichstag à Berlin en février, le premier boycottage des juifs en avril…Aux temps difficiles a désormais succédé un régime de terreur. La police ayant obtenu les pleins pouvoirs, les perquisitions et les arrestations arbitraires sont devenues légion. Si Martin et Katarina assistent avec horreur à la faillite de la démocratie dans leur pays, il n’en va pas de même de Gunther et Andréa qui, très vite impressionnés par les résultats économiques obtenus par Hitler, en viendront progressivement à partager sa haine des communistes, des socialistes et des juifs. Martin voit avec frayeur son entourage se diviser radicalement. 

Quant à ses amours, elles ne vont pas beaucoup mieux : Andréa, pour laquelle il n’éprouve aucun sentiment, ne lui cache pas qu’elle est sensible à son charme tandis que le volage Gunther finit par sortir avec Katarina. Mais, apprenant que Katarina est juive, Gunther finira soi-disant par se lasser… et Martin sera seul à la soutenir face à l’ostracisme dont elle sera de plus en plus victime. Suite à un incident avec des SA, Martin se voit dans l’obligation de se réfugier un temps chez son oncle et sa tante en Bavière. Pendant son absence, Katarina est envoyée par ses parents chez son oncle et sa tante à Paris pour échapper aux persécutions antisémites.

Le récit est de bout en bout passionnant. Parfaitement documenté, agencé avec intelligence, savamment scénarisé et très joliment dessiné, il se lit d’une traite. Les protagonistes sont entourés d’une galerie de personnages secondaires merveilleusement bien décrits, même lorsqu’il s’agit de simples esquisses : le professeur de littérature Hoffman antinazi convaincu bientôt limogé, le cancre et futur SA Karl Erlinger, le père de Martin et son voisin et ami antisémite Gustav Flohe, l’oncle et la tante de Martin dont les opinions divergent, le cousin Paul, nazillon en puissance…
Le dessin précis et réaliste de Jean-Michel Beuriot joue pour beaucoup dans la qualité de cette bande dessinée. Là aussi très documenté, il fait renaître avec talent toute une époque sous nos yeux. La reconstitution historique est remarquable.

Dans le tome 2, “Un été à Paris”, cinq années se sont écoulées. Nous retrouvons Martin à Paris, en décembre 38, où, pour pouvoir fuir l’Allemagne nazie, il tente une thèse de doctorat et sous-loue une chambre chez Henry Emmerich, un ami comédien, et sa compagne Maria. Il revoit Katarina qui, parlant français sans accent, se fait passer pour une Française et travaille comme adjointe de rédaction dans un magazine mondain. Les jeunes gens fréquentent d’autres intellectuels antifascistes et réfugiés politiques allemands. Les tensions se font cependant rapidement sentir à Paris également. La signature du pacte germano-soviétique, le 23 août, suscite la perplexité et l’incompréhension. Après la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, les ressortissants allemands devenus suspects sont dans l’obligation de se présenter au stade de Colombes pour un recensement. Martin et Henry n’y coupent pas. Martin profite de la possibilité qui lui est offerte de se placer sous la protection de la Croix-Rouge suédoise afin d’être rapatrié en Allemagne. De retour dans son pays, ses papiers militaires l’attendent.

1943, sud-est de la France où Martin est en service. Le tome 3, “Maria”, rejoint le début du tome 1. A la même époque, nous suivons Maria en Allemagne, en Rhénanie-Palatinat, où, maman d’une petite Alicia, que nous pouvons supposer être le fruit de sa courte liaison avec Martin, et assistante du Docteur Bruhl, elle rejoint le fils de celui-ci, Otto, dans un mouvement de résistance antinazi. Cette lutte n’est pas sans rappeler celle du groupe d’étudiants allemands La rose blanche ou du couple Otto et Anna Quangel dans le roman de Hans Fallada “Seul dans Berlin”, basé sur une histoire vraie.

Le tome 4, “Katarina”, fait un retour à l’année 1940 où, tandis que Martin est caserné dans les environs de Cologne, Katarina, ainsi que son oncle et sa tante, sont victimes des mesures antisémites instaurées par le gouvernement français. Sa demande de mutation à Paris acceptée, Martin la rejoint et, avec l’aide de leur ami Xavier Gance, la fait passer en zone libre.

Tome 5 : “Résistance”. De nouveau, le sud-est de la France au printemps 43. L’arrivée inopinée de Serge, un ami de Xavier et Katarina, recherché par la police pour ses activités de résistant, va entraîner la jeune femme à rejoindre le réseau de ce dernier. Elle part pour Lyon retrouver André-Louis, un avocat avec qui elle avait eu une brève liaison lors de ses années parisiennes, et travailler à ses côtés. Un certain Maxime, chargé par De Gaulle d’unifier les différents mouvements de la résistance, est arrêté par la Gestapo lors d’une réunion. De toute évidence, une personne a trahi et informé les Allemands de cette rencontre. Les amis de Maxime sont persuadés qu’il s’agit d’André-Louis… C’est l’épisode de Caluire et l’arrestation de Jean Moulin. Rappelé à Cologne à l’été 43, Martin se voit aussitôt envoyé en Ukraine, alors sous domination allemande, où la Wehrmacht se bat contre les Russes. De son poste à la Kommandantur, il découvre avec horreur les crimes raciaux commis par cette “armée indigne”.

Pologne, début 1944 : blessé en Ukraine, Martin poursuit sa convalescence en Pologne où il se lie d’amitié avec Fredi Ott, un jeune homme issu d’une vieille famille de la haute bourgeoisie prussienne qui désavoue la politique d’Hitler. Guéri, Martin est envoyé officier dans Berlin totalement détruite. Son supérieur lui fait alors une étrange proposition : “en finir” avec Hitler. Le complot s’organise…
Vous l’aurez compris, cette fresque aborde la montée du nazisme et la Seconde Guerre Mondiale du point de vue de la résistance, qu’elle soit allemande ou française. Mais, avant tout, allemande, du fait que les deux personnages principaux, Martin et Katarina, sont Allemands. Ce point de vue est fort intéressant et moins souvent abordé en France. Non, tous les Allemands n’étaient pas des nazis pour ceux qui en douteraient encore. Une petite minorité luttait, comme elle pouvait, contre la barbarie. Il est important de s’en souvenir.

Isabelle Fauvel

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