L’expo sur le « Che » à Paris, élaguée avec soin

Car nulle part mais vraiment nulle part, il n’y est fait ne serait-ce que la plus petite allusion au fait que Ernesto Guevara de la Serna, né le 14 juin 1928 à Rosario en Argentine, tué le 9 octobre 1967 à La Higuera en Bolivie, se soit vanté publiquement d’exécutions de masse et ait été impliqué par ailleurs dans l’organisation d’internements de personnes considérées déviantes comme les homosexuels. Il est et « demeure l’une des figures les plus marquantes de l’Histoire de la révolution » est-il rappelé au visiteur de cette exposition voulue par l’Hôtel de Ville. Tout ce qui pouvait gêner autour de la légende, a fait l’objet d’une prudente ablation.

Ce n’était pas donc pas un bourreau mais une « icône romantique » selon les mots de la maire de Paris dont les services ont précisé plus tard aux détracteurs qu’ils n’avaient rien compris. En tout cas il est ici présenté sous ses aspects les plus aimables. La scénographie est valorisante à l’égard de cet admirateur de Staline et aussi de ce photographe amateur qui avait le bon goût de rêver de Paris, quitte disait-il, à y aller à la nage. On y apprend qu’au début des années soixante il était venu dans la capitale française avec son célèbre béret sur le crâne, vivant dans le huitième arrondissement, fréquentant les bouquinistes et se rendant au Louvre afin d’admirer la « Nef des fous » de Jérôme Bosch. L’un des clous de l’exposition est matérialisé par la présence d’une moto Norton 500 cm2, le même modèle qu’il utilisa en 1951 pour effectuer une virée en Amérique du Sud avec son copain Alberto Granado, alors qu’il était encore étudiant en médecine. Et surtout, surtout, c’est là un aspect presque comique ayant motivé l’exposition, à moins qu’il s’agisse d’un acte manqué, le « Che » croyait aux jeux olympiques. Une manifestation que la ville de Paris a arraché de haute lutte pour 2024, dans une compétition solitaire puisque les autres compétiteurs avaient tiré leur révérence en se pinçant le nez.

Avec Fidel Castro et quelques autres, il a certes renversé la dictature du président Fulgencio Batista en 1959 mais, et c’est bien tout le problème, pour remplacer un régime autoritaire de droite par un régime révolutionnaire qui ne faisait pas non plus dans la dentelle. Dès sa prise de pouvoir il s’installe en tant que procureur dans une prison devenue célèbre et procède ou fait procéder à de multiples exécutions. Il est aussi réputé pour avoir plaidé la grâce d’autres condamnés et s’être opposé formellement à la torture. Sur ce qui peut lui être reproché, il est un fait que les témoignages varient. D’autant qu’il connaissait l’art du paravent. Ce qu’il y d’incontestable c’est sa déclaration en décembre 1964 devant les représentants des Nations Unies, stipulant sans ambiguïtés:  « Oui, nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons de fusiller tant qu’il le faudra ».

En octobre 2017, le magazine le Point, a contribué à rafraîchir les mémoires sur les camps cubains destinés à purifier le pays des dissidents, des hippies et des homosexuels. Il fallait assainir les mœurs et les arrestations se multipliaient. Néanmoins, Le Point précise que « le rôle du Che dans la construction et la mise en marche de ces camps demeure flou », alors même qu’il faisait partie des dirigeants de la révolution. Selon Fidel Castro qui inventa la dénomination, ces camps  d’internement et de travaux forcés s’appelaient les «Unités militaires d’aide à la production». Les prisonniers étaient libérables au bout d’un an sous réserve de bonne conduite. Près de trente mille personnes auraient été concernées. Fidel Castro a dit plus tard assumer la responsabilité de ces lieux où des cas de torture, de famine, de viols et de suicides ont été dénoncés par un ancien prisonnier, Roberto Ampuero.

Fallait-il, dans ces conditions et au nom de tous les Parisiens, organiser une exposition (jusqu’au 17 février) aussi favorable à la personnalité de Che Guevara? Quelques personnalités de droite ont dit non. Celles de gauche se sont murées dans un silence assourdissant. Le mieux pour se faire une idée est d’y faire un tour et peut-être, auparavant, écouter l’interview de l’écrivain et journaliste cubain Jacobo Machover sur le sujet. Clairement, posément, il explique qui était le « Che ». Dont l’effigie idéalisée orne des millions de tee-shirt.

PHB

Visionner l’interview de Jacobo Machover

 

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5 réponses à L’expo sur le « Che » à Paris, élaguée avec soin

  1. Jacques Ibanès dit :

    Merci pour cette juste mise au point.
    Concernant la randonnée à moto de 1951, un intéressant récit signé de Guevara lui-même est paru sous le titre « Voyage à motocyclette » aux Éditions Mille et Une Nuits en 2001.

  2. Philippe Person dit :

    Hum… Cher Philippe, on est loin de Guillaume…
    Mais, ne craignez rien, si les hommes ne sont pas tous anesthésiés par les figures lisses offertes par l’ultra-libéralisme en miroir de leur soumission, le jour où ils se lèveront, ils auront le Che à leurs côtés… Et c’est sûr, qu’il y aura de la « casse »… C’est forcé, la Révolution ce n’est pas le bal des débutantes…
    Comme dans le film de Gance, « J’accuse », les milliers d’amiantés qui n’auront jamais eu justice, toutes les victimes du capitalisme jamais comptabilisés par « Le Point », tous les combattants des causes perdues dans les entrefilets de ces journaux officiels sortiront de leurs tombes, et évidemment ils auront la faux généreuse et le sang des nantis coulera au-delà du raisonnable… Car l’utopie, c’est l’excès, la déraison…
    Mais qui a changé un jeune Argentin rêveur, motard et amateur de belles filles, en justicier implacable ?

  3. Hum… pas vu l’expo mais il est difficile de lui dénier son statut d’icône romantique. Pour ceux qui veulent aller plus loin que le poster, la vie du guerillero est plutôt bien documentée, et il y des bios qui ne font pas l’impasse sur les exactions du Che (plus que Machover qui ne fait pas dans la dentelle lui non plus).
    Reste une question intéressante, s’il n’était pas mort aussi jeune, comment aurait il évolué (ou pas) par rapport au régime castriste?
    Une chose est sure, il portait mieux le béret que Robert Ménard…

  4. anne chantal mantel dit :

    le « mythe » perdure ; si vous allez à la Havane visiter le musée de la Révolution, vous êtes accueillis par La Che et Fidel Castro, accompagnés de leurs chevaux naturalisés !

  5. Alex dit :

    « Le Noir, indolent et rêveur, dépense ses sous en frivolités ou en « coups à boire », l’Européen a hérité d’une tradition de travail et d’économies »

    « Les Noirs, ces représentants de la splendide race africaine qui ont gardé leur
    pureté raciale grâce à leur manque de goût pour le bain »

    Che Guevara, grand libérateur des peuples opprimés par le Kapital, in Voyage à Motocyclette

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